Tombeau pour Mandelstam

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par Alain Duault

Quel beau livre offre Vénus Khoury-Ghata avec Les derniers jours de Mandelstam : à partir d’un récit traversé d’éclats, de bribes de poèmes, déroulé comme une dramaturgie funèbre, elle nous introduit dans l’intimité du grand poète russe Ossip Mandelstam qui va mourir à quarante-sept ans dans un camp stalinien, un lieu de passage entre deux goulags, environné de mots encore pour respirer, pour survivre. Lire la suite

Le doux leurre d’aimer

  • Poéclats (Caprice avec des ruines) de Martine Morillon-Carreau (Editinter, 2015)

par Alain Duault

morillon     Etrange livre, qui montre et se cache, qui fait semblant de jouer alors qu’il est dans le dévoilement intime, mais qui avoue au détour de quelques vers : « Le jeu était / – vain jeu de glaces avec / l’air tremblé de l’été – / un rêve un vertige ». Tout est dit. Lire la suite

La géode et l’éclipse

« Visite ou Mensonge et confessions » de Manoel de Oliveira

par Jacques Sicard

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Œuvre à visée posthume en ce que destinée à être projetée après le décès de son auteur entré en vieillesse, La Visite, ou Mémoires et Confessions, nourrit un projet anthume par le mouvement à rebours imprimé à la confession, par la marmoréenne frontalité photographique qui en est le pendant physique (et atténue le caractère indigeste de son contenu mystico-nationaliste), par le « Je m’éclipse » qu’Oliveira profère, initiant la rétroversion finale au noir.

Le spectateur est ainsi convié à la vision d’outre-tombe d’un personnage enfui outre-limbe : dans tous les cas, ce dernier manque à sa place, comme le veut la formule consacrée. Place occupée ou filigranée par deux voix narratives, une féminine, une masculine. Voix visiteuses, d’oculaire origine, donc à tonalité plus pessoenne que durassienne, qui de leur balcon en paupière dépaysent ce qu’elles voient – le dépaysement : action qui exhaussant son image abandonne le modèle à la piètre aventure terrestre.

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L’œil est une géode qui s’emplit de couleur musculaire lorsque l’on en crève l’iris et que l’effraction qu’est en soi la lumière du jour ne pénètre plus. La mémoire des millions d’images intérieures qui sur sa coupole furent projetées après capture de leurs modèles extérieurs en constitue les fibres animées. Des figures disparues, comme dans une composition de Rothko, ne sont perçues que les variations de la pression sanguine intracrânienne d’un monstre, tantôt saut de chat de la danse classique, tantôt abîme qui hurle sans son et bée en cramoisi.

Cemetery of splendour

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Cemetery of splendour film de Apichatpong Weerasethakul

par Jacques Sicard

Dans les yeux d’Apichatpong Weerasethakul, l’homme-femme est un être spirituel. Rien d’autre. À l’intérieur de ses limites corporelles que réfléchissent les miroirs et que fixent les photographies comme autant de mensonges, rêves et cauchemars souverains se partagent un territoire d’âme non cartographié. Rêves et cauchemars de veille et de sommeil qui hors du temps s’étendent vite aux mesures d’un empire. Un fond d’indicible repos alimente l’énergie passionnelle nécessaire à leurs évanescentes formes épiques.

Tendu au-dessus de ce fond, un fil de funambule accueille les états intermédiaires ou neutres : contemplation, états seconds, sidération, etc. C’est, à l’heure brune, une silhouette immobile qui le regard dans le vague se ronge les ongles jusqu’au sang. Ou bien la stupeur d’un visage de femme que ventilent en un geste d’esclave les palmes essorées d’un jardin de mousson. Stupeur. Car ce royaume est vide ; en dehors des rizières, il n’y a rien. Que fantasmagories, trains fantômes, chansons de guetteur, mille et une nuits. Existence de géode pour quoi cimetière de la splendeur est trop dire. Et pourtant, bien dire.

 

Mario Benedetti, Le silence du souffle

par Jean-Charles Vegliante

Mario Benedetti

Mario Benedetti

 

Le livre de poèmes de Mario Benedetti, paru en 2013 chez Mondadori, Tersa morte, confirme la maîtrise et l’originalité de cette voix dans l’ensemble du monde littéraire italien. Une qualité rare de Benedetti est, dans le lyrisme comme dans la réflexion sur son propre arrière-pays poétique (Matériaux d’une identité, 2010), son refus du bavardage, sa discrétion : non pas solitaire mais toujours prête à la rencontre (ses textes sont parfois mis en musique), accueillante pour les plus jeunes, en un temps difficile où il vaut mieux multiplier les occasions de paraître et d’intervenir médiatiquement sur des sujets divers, bien en accord avec l’habileté éclectique de certains polygraphes de doxa pré- et post-berlusconienne (fort bien accueillis en France). À l’inverse le silence, la simplicité déroutante du vocabulaire, l’inclusion du parlé et des raccourcis méditatifs, quelquefois la légère inflexion régionale (voir plus bas la fin de « Qu’est-ce que je dois regarder… »), et la présence constante d’un(e) autre, d’un interlocuteur – ici la mère morte –, seraient des caractéristiques de cette écriture capable de concilier secret et plain chant, introspection et dialogue, que cet échange soit particulier ou grand ouvert aux courants contradictoires dont est traversé notre monde occidental. Y compris à l’oralité du slam et des messages électroniques, comme greffés sur la mémoire rémanente, forcément douloureuse, de la culture personnelle, intime, familiale et collective (le film d’Antonioni, Femmes entre elles dans le quatrième texte). Il y a surtout, dans cette voix retenue, parfois au bord du laconisme – comme dans son précédent recueil Peintures noires sur papier (présenté ici même en 2010) –, l’acceptation tranquille de la dimension d’un souci éthique, et surtout de son pendant du pathos, vu trop souvent comme grandiloquence alors qu’il peut, ici en tout cas, n’être qu’une simple manière d’activer la communication littéraire, à savoir, pour tous, la composante dialogique et “transitive” d’une poésie lyrique non sentimentale (Rimbaud aurait dit : non subjective), encore praticable dans la cité. Précieuse parcimonie, en ces époques d’incontinence.

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Jacques Rivette, son et temps

Rivette

par Jacques Sicard

La voix du benshi, ce récitant du premier cinéma japonais qui légendait dans l’ombre les images muettes. Celles qui s’expriment en portugais non traduit et animent le mouvement brownien des images noires du Blanche Neige de João César Monteiro. Le phrasé égrotant, névrosé mais chéri, d’Archie Shepp au sax ténor dans Blasé. Sur le bout de la langue de Beckett, le fourmillement expirant du « mot de la fin ». La Quinta del Sordo, la chambre sourde de Goya, qui bat au rythme de quatre fois par éternité et qu’un noir figuré par lui-même, c’est-à-dire dont les figures paraissent s’auto-dévorer, peuple de son pas la scansion. Qu’ont donc en commun ces exemples ? Ce sont des sons devenus temps. Temps en tant que laps célibataires, détachés du train de nuit de la vie.

***

Qu’on le décloue le crucifié et le rende à la vie oubliable des mille prophètes de son temps. Le nôtre, qu’il inspire, alors saisi d’un ample mouvement à rebours, rejoindra les limbes. Rien n’aura eu lieu. L’uchronie apaise la respiration, comme le fait un air coulis d’hiver à pies.

Le craquement du bois d’où les clous mystiques sont extraits ou l’antalgique sifflement du vent sous la porte. Encore de ces sons qui sont des secondes. Du temps sans aiguilles. De la durée non comptée. Grain de mauvaise volonté, refusant de choisir entre le sable contenu dans le sablier et le sable qui trame le verre du sablier.

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Amarres (extraits)

par Marina Skalova

Le Nouveau recueil

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Marina Skalova est responsable de la rédaction francophone de la revue suisse Viceversa Littérature, traductrice littéraire de l´allemand et du russe, et auteure. Après Amarres, un premier texte en prose, elle termine actuellement un recueil de poésie, en français et en allemand, dont des extraits sont parus dans l´anthologie germanophone Lyrik von Jetzt 3. Certains de ces textes ont été publiés dans les revues Remue.net, Libr. Critique, Ce qui reste, Créatures, Méninges, Recours au poème et Le capital des mots.

Macbeth de Orson Welles

 Macbeth de Orson Welles

par Jacques Sicard

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I

L’hendécasyllabe, par le défaut de l’alexandrine syllabe miroir qui referme le monde sur lui-même et en signe la perfection, appelle à la place laissée vide la hantise du doppelgänger, présage de mort. La plus ou moins grande infirmité de boiterie qu’entraîne l’usage de l’imparité rythmique tire de la nuit les monstres affines avec sa respiration soufflée. La très grande liberté dans la répartition des accents de l’hendécasyllabe shakespearien y ajoute le sang, le sang en marée. S’il est une imagerie shakespearienne, la douceur lénifiante généralement associée à l’image se trouve aussitôt brouillée par le bain de sang qui fertilise le vers et lui donne ce goût de fer par quoi entre tous il est reconnaissable. Poésie qui ne représente ni ne fait entendre, sinon comme piège. Poésie à boire, à la gorge même, pour peu que canines adéquates.

Ce goût de fer sur les lèvres des paupières, quel spectateur ne l’éprouve à la vision du Macbeth d’Orson Welles – film qui par suite lui semble construit sur une base signifiante de onze plans ou segments, où le sens glisse sans jamais parvenir à trouver prise, puis disparaît au terme de l’hendécasegmentation dans une plainte de chien ?

 

II

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Où en est la nuit ? Elle écrit. L’écriture ne fait pas peindre, parce qu’elle parle et que cela suffit à couper tous les ponts, brûler tous les vaisseaux, desservir toutes les tables, ébarber tous les pinceaux. Pas besoin du Verbe des religions du Livre pour le savoir. Pourrait même être avancé qu’en dépit ou à cause de son énigmatique splendeur, il fut et demeure un essai de domestication de la langue écrite. Où en est la nuit ? Elle chante, le matin, en descendant les marches ; en haine de l’union sacrée, elle arrache les drapeaux nationaux qui pendent aux fenêtres comme l’araignée à la rosée ; après elle, les murs de la ville se fondent dans les nues surfaces antonioniennes, accueillantes seulement aux phrases du regard. Où en est la nuit ? Entre lune et hulotte, elle conte le langage avili : Catholicisme anarchiste – n’est-il pas croquignolet l’oxymore ? De toutes, la figure de rhétorique qui se prête le mieux à l’idée qu’on se fait de l’auberge espagnole. Cracherait-on sur ses sœurs académiques, celle-là est d’un usage inusable. Rien d’étonnant à ce qu’elle serve aux bonimencenseurs de girouettes, littéraires ou non. Où en est la nuit, Macbeth ? « J’ai beau la maçonner avec du sang, elle n’a air de muraille que par vers. Lui seul en obscurcit le grain de temps, que s’y adossent les amants de l’envers. » Tout ce qui s’écrit renforce le mur. Lacan qui énonce cela y va toujours de main morte : main d’écrivain, deux mains gauches, mains dans les poches, capitaine Crochet.

« Sauve et Protège » d’Alexandre Sokourov

par Jacques Sicard

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Son cercueil sera taillé dans le tronc d’un chêne, puis glissé dans un second confectionné avec du bois d’acajou, le tout scellé dans un sarcophage d’acier – son cercueil ne saurait avoir une échelle commune. Les mouches non plus. Les mouches, derrière la vitre, plus grandes que les enfants qui jouent dans la rue. Plus sonore leur bourdonnement vert auquel se mêlent le duvet échappé des oreillers. Tous les bruits semblent en naître : les petits traits passionnels ou paniques, la désynchronisation des voix et des lèvres ; le ahan ravalé des étreintes laides.

L’anamorphose comme règle de l’être. L’anamorphose, visage du rêve. Cette dissemblance à soi qui fait habiter la nausée d’un incessant roulis, ce sont les traits du songe, de l’idéal.

« Ce qui meurt n’est pas identique à ce qui est tué ». Paraphrase d’André Breton qui nous vaut une double mort : celle d’Emma Bovary qui ne rêve pas et celle d’Emma Bovary qui rêve. Sous la dalle close où crépite la terre fossoyée, cortège en allé, les deux femmes se rejoignent enfin, l’une appuie son visage contre l’épaule de l’autre qui marmonne, psalmodie – que sait-on ? Terrible le masque cadavéreux que Sokourov, au tout dernier plan, imprime sur le visage d’Emma. La certitude à ce moment-là que l’art ne sauve ni ne protège. Et celle d’un malheur idiot : si l’on a trahi un serment, les chevaux nous suivent quand même.