Toucher terre, Cécile Holdban, éditions Arfuyen, septembre 2018. 14 euros.

 par Jean-Marc Sourdillon

Toucher terre, le dernier  recueil de poèmes de Cécile Holdban,  semble   un peu plus construit que les précédents (autrement dit, plutôt livre que recueil), obéissant tout entier au mouvement d’une quête. On y cherche une issue dans un labyrinthe : labyrinthe de soi,  de l’hiver sans lumière, des circonstances en forme de piège, de l’absence d’événements,  des détours, des lacets que fait la vie en se retournant  sur elle-même comme l’insomniaque dans son lit, de l’affolement intérieur et du sentiment d’être coincé en soi sans pouvoir s’en extraire…   Lire la suite

Ma vie urbaine

Comment j’ai contribué au trafic d’armes entre la France et les Émirats  (Ma vie urbaine)

par Anne Coudreuse

Anne Coudreuse a écrit cette nouvelle au début du second millénaire, une dizaine d’années après les faits qui l’ont inspirée. La difficulté d’exister à l’œuvre dans ce texte de jeunesse n’a sans doute pas d’âge, même si elle est bien évidemment marquée par l’époque et la rumeur du temps.

Le premier jour, je suis arrivée en retard. C’était au printemps, l’air était doux.

Au printemps précédent, j’avais passé l’agrégation de lettres et quitté l’internat. Je m’étais installée dans un studio du 19e arrondissement et j’avais commencé un DEA sur le Journal de Michel Leiris. Caroline, avec qui je sortais depuis un an, disait que ça me donnait l’air heureux de lire Leiris. J’avais 24 ans, quelque chose comme ça, la vie devant moi. C’était en 1993. Depuis un an, j’essayais de ne pas laisser Caroline rompre avec moi, depuis la première nuit en fait. Tous les signaux d’alerte clignotaient, j’allais y laisser ma peau si je persistais, mais je m’entêtais à croire qu’elle était la femme de ma vie et que nous allions vivre ensemble, alors que c’était impossible : ses parents lui avaient acheté un studio quatre étages au-dessus de leur appartement, et notre liaison était condamnée à la clandestinité. Bientôt nous n’entrerions plus dans l’immeuble que par le parking. Je portais tout le poids de la faute et de la transgression. De son côté, disait-elle, elle voulait juste me rendre service, sans vraiment me désirer. Les insultes, c’était bon pour moi. A l’internat quand j’étais en première année, les étudiants se moquaient de moi en m’appelant Albertine, parce qu’ils avaient lu Proust : en m’insultant, ils restaient de bons petits normaliens contents d’eux, sûrs de leur culture et de leurs privilèges. Des années après, la mère de Caroline lui demanderait : « Est-ce que tu es gouine avec Anne ? » Il faut dire qu’elle n’était pas normalienne, juste professeur d’histoire romaine. Tout le vernis craquait : les humanités, les belles-lettres, le berceau de la civilisation occidentale ne pouvaient rien contre la haine de ce qui est différent.

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Ossip Mandelstam, notre interlocuteur

par Jean-Michel Maulpoix

Oeuvres d’Ossip Mandelstam, 2 volumes « Oeuvres poétiquesT1, Oeuvres en prose, T.2″ – Edition établie par Jean-Claude Schneider et Anastasia de La Fortelle, Editions « Le Bruit du temps » (Paris) & La Dogana (Suisse).

C’est un événement éditorial rare, à marquer d’une pierre blanche, que la publication d’une traduction des œuvres complètes d’un poète étranger. Et lorsque ce poète est de l’importance d’Ossip Mandelstam, cet événement est considérable. Réunis en deux volumes, à la fois d’emploi commode et remarquablement présentés, les œuvres en vers et les écrits en prose du poète russe se trouvent pour la première fois rassemblés, disponibles pour tous, après avoir sourdement nourri et irrigué la réflexion de quelques-uns des poètes les plus importants de la seconde moitié du XXe siècle : Paul Celan, René Char, Pier Paolo Pasolini, Philippe Jaccottet, André du Bouchet, Derek Walcott, Seamus Heaney… A peu de chose près, il fallait jusqu’à présent être russisant, ou poète soi-même, pour connaître Mandelstam autrement que comme un martyr du stalinisme, une figure rendue légendaire par la voix de son épouse, Nadejda, qui avait publié en 1970 une somme poignante, Contre tout espoir, où elle révélait les persécutions subies par son mari lors de sa déportation au goulag.

Grâce au minutieux travail de traduction et d’annotation effectué par Jean-Claude Schneider et Anastasia de La Fortelle, une édition bilingue complète ouvre à présent en grand les portes de cette œuvre dont il n’est possible d’évoquer ici que quelques aspects, en laissant pour l’instant de côté le tome I rassemblant les vers, pareil à un continent que l’on considère avec un grand respect et que l’on se réserve d’aborder plus tard… Il y a tant de grain à moudre dans les pages de proses éparses, essais, articles…, tant de chemins de pensée qui attendent de s’ouvrir au lecteur… Mandelstam est de la famille de ceux que Baudelaire appelait « les poètes à doctrine » et dont le travail lyrique engage directement la réflexion critique. Autrement éclairé par de nombreux textes jusqu’alors inédits en français, ou accessibles dans des éditions rares, le lecteur est heureux de retrouver les motifs essentiels de la pensée de Mandelstam, à commencer par celui du dialogue (« pas de lyrisme sans dialogue ») et de l’importance du destinataire inconnu à qui le poème est adressé, pareil à une « bouteille à la mer » (il faut ici relire le magistral essai de 1913 « De l’interlocuteur ») : c’est en quelque manière la ligne de vol du poème qui dépend de son rapport à un « interlocuteur providentiel ». La poésie n’est pas la communication et il convient qu’existe une forme de distance et de séparation pour que le lien du poème s’établisse: « (…) la poésie dans son ensemble est en chemin vers un destinataire inconnu plus ou moins lointain dont le poète, à moins de se nier lui-même, ne peut mettre en doute l’existence ». Lire la suite

Lire Giovanni Pascoli

Giovanni Pascoli. L’impensé la poésie. Choix de poèmes (1890-1911), procuré, présenté et traduit par Jean-Charles Vegliante, Mimésis éditions, 2018, 124 pages.

 

par Yannick Gouchan

Jean-Charles Vegliante, à qui l’on doit, depuis près de quatre décennies, le passage en France et en langue française de nombreux poètes italiens (dont une version intégrale et admirable de la Comédie de Dante, chez Poésie/Gallimard), propose un volume qui tient à la fois de l’essai et de l’anthologie. Il nous présente un des auteurs essentiels pour saisir la modernité poétique en Italie.

Giovanni Pascoli (1855-1912) est véritablement un poète de l’inquiétude (on parle de « […] la terreur de cet être simple », p. 12), obsédé par les disparus et dont le volume de Jean-Charles Vegliante confirme l’appartenance au symbolisme et plus largement à la grande littérature, car Pascoli tient, en Italie, une place comparable à celle d’un Hugo ou d’un Mallarmé en France. Les premières traductions pascoliennes de Jean-Charles Vegliante et de son équipe, le centre de recherche CIRCE, nourrissaient déjà l’espoir de le démontrer par la translation entre les langues (voir quelques poèmes pascoliens intitulés Myricæ, arbustes, dans Po&sie, n. 95, 2001).  

Pascoli est donc un protagoniste péninsulaire majeur de la période “entre-deux sièclesˮ, et sa réception de ce côté-ci des Alpes, depuis sa disparition en 1912, relève de la pure méconnaissance, si ce n’est de l’oubli, mis à part des travaux universitaires et quelques traductions partielles. Un oubli contradictoire compte tenu de la relative célébrité dont il jouissait, de son vivant, dans les milieux néo-latinistes européens. Lire la suite

Mesure au vide

 

« Mesure au vide », poème de Maud Thiria, accompagné d’encres de Jérôme Vinçon, édition Aencrages & Co.

« Tu reconnais l’espace de la page / au silence ». Sur ces mots s’ouvre « Mesure au vide », poème de Maud Thiria accompagné d’encres de jérôme Vinçon, publié par les éditions Aencrages & Co.

C’est d’une avancée attentive et précautionneuse que nous suivons les pas de page en page, dans ce silence que les signes explorent « comme on recouvre un nouveau-né de drap », « comme on signe un corps défunt mis en terre » : le lent tracé du langage, les gestes de ses « mots aux mains multiples », à la recherche d’une présence vive quoique mesurée au vide même qu’ils affrontent.

Dans ce premier livre, Maud Thiria se tient face au paradoxe de l’écriture qui fait que les mots semblent se tendre comme des mains, en direction d’un corps, désireux de présence, mais qu’ils ne livrent jamais rien de réel, hormis leur propre tracé. Lire la suite

La traversée des regards

La traversée des regardsde Gabriel Meshkinfam

aux éditions Pont 9, Paris

par Jean-Michel Maulpoix

 

« Je est un mot comme un autre

Seulement il est plus court

Et plus rugueux »

 

Ainsi s’ouvre la première partie de La traversée des regards de Gabriel Meshkinfam, « Irréflexions de Narcisse » . Il est difficile, en effet, d’autoriser ce « je » à parler, et de lui permettre simplement de dire la beauté du monde, quand l’idée même de poésie est l’objet d’un doute, et qu’une voix vous répète obstinément : « Elle n’a plus rien à dire ».

C’est à sa recherche que le jeune auteur de ce livre (son premier recueil) engage cette « traversée des regards ». Si Narcisse seul ne peut que se noyer dans ses « irréflexions », ses amis vont secouer sa torpeur, accompagner sa quête, se faire pareils aux compagnons d’Ulysse et de Jason, et poser leur voix tout près de la sienne pour la soutenir : au cœur de ce volume, ils sont vingt-et-un à prendre successivement la parole, à répondre, à partager, à dire chacun sa vérité. Et c’est ainsi que le voyage du poème s’installe, rendu possible dans la troisième et dernière partie du livre, par la mise à distance d’un « moi » qui désormais parvient vraiment à traverser le monde autrement qu’en errant… Lire la suite

Une mystique des larmes

Didier Ayres, ‘Années’ – Une mystique des larmes,

Paris, Lavoir Saint Martin, 2017

par Jean-Charles Vegliante

 

“Il te faudra tenir un autre voyage,

– me répondit-il, voyant que je pleurais –,

si tu veux t’enfuir de ce lieu sauvage”

Dante Alighieri, La Comédie, Enfer I, 91-93

 

Ce petit livre de proses en forme de journal est passionnant parce qu’il est en quelque sorte la relation (victorieuse) d’un échec. Échec à dire une expérience de vie intérieure, de l’ordre du mysticisme si l’on veut, et échec à se sortir seul – sortir littéralement, dans la vie qui se dit réelle – d’une introspection touchant aux ressorts celés (et précisément inconscients) de cette expérience. À la suite, peut-on inférer, d’un grave deuil. L’auteur, affirmant d’emblée sa souffrance, surgie en lui comme « presque une larme », mais au plus près « Non, pas presque, mais UNE larme. Une pensée tournée vers elle-même comme un secret. C’est-à-dire, comme si j’étais dépassé par une pensée » (p. 10), tente par le moyen de l’écriture – mais aussi, confie-t-il à un détour de phrase, du théâtre – de faire la lumière dans ce qui dépasse la pensée. D’emblée, car le diariste de soi-même est terriblement intelligent, devinant que cela (ou plus finement ça) ne peut se faire… encore que la poésie, et c’est d’elle qu’il s’agit, parvienne parfois outre ce qui est disable. Contrairement à la mystique, laquelle doit s’arrêter strictement devant l’indicible. Lire la suite

Connaissance par les larmes

par Jean-Michel Maulpoix

Connaissance par les larmes : sous ce beau titre, Michèle Finck nous donne aux éditions Arfuyen un livre important qui explore « la voie lactée des larmes » telle qu’elle coïncide avec la part sensible de l’écriture poétique. Musique, peinture, cinéma, architecture : les arts et les mythes, autant que les émotions vécues, entrent tour à tour en résonance avec cette conscience sensible de la langue que l’on appelle poésie et qui cherche, interroge, se souvient, espère et souffre… Les œuvres ainsi font corps avec la vie, sa souffrance, son désir du large, son écoute silencieuse de la neige, son appel à autrui : cette quantité fébrile d’attente à tout jamais insatisfaite que nous pouvons appeler « soif », souvent pareille à une page blanche, où vient s’écrire la partition même de notre existence. Pour le dire autrement : Connaissance par les larmes est un livre-bilan qui rassemble et qui organise les morceaux d’un savoir poétique venu fragmentairement, au plus près de ce que notre vie dispense d’émotions et construit de pensées dans la douleur même de se connaître périssable.

Rares sont les livres de poèmes de cette espèce, qui peuvent se lire comme des investigations critiques autant que comme des recueils de pièces lyriques, par l’insistance avec laquelle, de page en page, ils poursuivent obstinément un même motif, en procédant par variations, tantôt en vers, tantôt en prose, d’une écriture à la fois lucide et somnambule, comme titubante de douleur contenue, modulée, traversée de visages nombreux, d’évocations, de portraits rapides, de citations… C’est là comme une étude lyrique des larmes, un chant critique de la beauté et de la douleur humaine tenue, retenue, silencieuse, convertie dans la langue du poème en coulées limpides. Lire la suite

L’orchestre du lyrisme

« Ce léger rien des choses qui ont fui » d’Alain Duault (Gallimard)

par Jean-Michel Maulpoix

Comme pour apporter à son titre un démenti cinglant, Ce léger rien des choses qui ont fui confirme avec éclat cette évidence : la parole lyrique monte en puissance à proportion de la quantité d’ombre projetée par la mort sur nos attachements les plus vifs, au premier rang desquels vient se dresser l’Amour.

Car ce sont bien là les deux forces antagonistes qui font de part en part chanter l’écriture de ce nouveau livre d’Alain Duault, telles deux formes de l’affolement : angoisse et désir, terreur et plaisir, comme ténèbres et lumière…

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Devenir pierre

Sortir de Benoît Conort, Champ vallon, 2017.

par Jean-Michel Maulpoix

Voici que la nuit descend : sur le poème, sur la mémoire, sur tout ce qu’il reste de vie… Elle descend comme l’obscurité noie peu à peu le jardin, ou elle remonte des mots et de leur vieille charge de sens, comme d’une enfance à présent lointaine mais dont les anciennes douleurs connaissent un regain de rigueur.

L’ombre gagne : elle s’étend et dévore, de sorte que le poème paraît ne plus pouvoir grand chose, si ce n’est consigner les marques et les moments de cet obscurcissement. Qui a lu Main de nuit (1998) et Écrire dans le noir (2006) éprouve le sentiment que dans ce nouveau livre de Benoît Conort un pas de plus est franchi vers l’inconsolable : le désastre s’étend, l’air manque, l’asphyxie menace. Le poète mord « l’éponge de vinaigre », tandis que remuent au dehors les ombres d’une histoire sanglante.

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