Mario Benedetti, Le silence du souffle

par Jean-Charles Vegliante

Mario Benedetti

Mario Benedetti

 

Le livre de poèmes de Mario Benedetti, paru en 2013 chez Mondadori, Tersa morte, confirme la maîtrise et l’originalité de cette voix dans l’ensemble du monde littéraire italien. Une qualité rare de Benedetti est, dans le lyrisme comme dans la réflexion sur son propre arrière-pays poétique (Matériaux d’une identité, 2010), son refus du bavardage, sa discrétion : non pas solitaire mais toujours prête à la rencontre (ses textes sont parfois mis en musique), accueillante pour les plus jeunes, en un temps difficile où il vaut mieux multiplier les occasions de paraître et d’intervenir médiatiquement sur des sujets divers, bien en accord avec l’habileté éclectique de certains polygraphes de doxa pré- et post-berlusconienne (fort bien accueillis en France). À l’inverse le silence, la simplicité déroutante du vocabulaire, l’inclusion du parlé et des raccourcis méditatifs, quelquefois la légère inflexion régionale (voir plus bas la fin de « Qu’est-ce que je dois regarder… »), et la présence constante d’un(e) autre, d’un interlocuteur – ici la mère morte –, seraient des caractéristiques de cette écriture capable de concilier secret et plain chant, introspection et dialogue, que cet échange soit particulier ou grand ouvert aux courants contradictoires dont est traversé notre monde occidental. Y compris à l’oralité du slam et des messages électroniques, comme greffés sur la mémoire rémanente, forcément douloureuse, de la culture personnelle, intime, familiale et collective (le film d’Antonioni, Femmes entre elles dans le quatrième texte). Il y a surtout, dans cette voix retenue, parfois au bord du laconisme – comme dans son précédent recueil Peintures noires sur papier (présenté ici même en 2010) –, l’acceptation tranquille de la dimension d’un souci éthique, et surtout de son pendant du pathos, vu trop souvent comme grandiloquence alors qu’il peut, ici en tout cas, n’être qu’une simple manière d’activer la communication littéraire, à savoir, pour tous, la composante dialogique et “transitive” d’une poésie lyrique non sentimentale (Rimbaud aurait dit : non subjective), encore praticable dans la cité. Précieuse parcimonie, en ces époques d’incontinence.

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Jacques Rivette, son et temps

Rivette

par Jacques Sicard

La voix du benshi, ce récitant du premier cinéma japonais qui légendait dans l’ombre les images muettes. Celles qui s’expriment en portugais non traduit et animent le mouvement brownien des images noires du Blanche Neige de João César Monteiro. Le phrasé égrotant, névrosé mais chéri, d’Archie Shepp au sax ténor dans Blasé. Sur le bout de la langue de Beckett, le fourmillement expirant du « mot de la fin ». La Quinta del Sordo, la chambre sourde de Goya, qui bat au rythme de quatre fois par éternité et qu’un noir figuré par lui-même, c’est-à-dire dont les figures paraissent s’auto-dévorer, peuple de son pas la scansion. Qu’ont donc en commun ces exemples ? Ce sont des sons devenus temps. Temps en tant que laps célibataires, détachés du train de nuit de la vie.

***

Qu’on le décloue le crucifié et le rende à la vie oubliable des mille prophètes de son temps. Le nôtre, qu’il inspire, alors saisi d’un ample mouvement à rebours, rejoindra les limbes. Rien n’aura eu lieu. L’uchronie apaise la respiration, comme le fait un air coulis d’hiver à pies.

Le craquement du bois d’où les clous mystiques sont extraits ou l’antalgique sifflement du vent sous la porte. Encore de ces sons qui sont des secondes. Du temps sans aiguilles. De la durée non comptée. Grain de mauvaise volonté, refusant de choisir entre le sable contenu dans le sablier et le sable qui trame le verre du sablier.

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