La géode et l’éclipse

« Visite ou Mensonge et confessions » de Manoel de Oliveira

par Jacques Sicard

visite

Œuvre à visée posthume en ce que destinée à être projetée après le décès de son auteur entré en vieillesse, La Visite, ou Mémoires et Confessions, nourrit un projet anthume par le mouvement à rebours imprimé à la confession, par la marmoréenne frontalité photographique qui en est le pendant physique (et atténue le caractère indigeste de son contenu mystico-nationaliste), par le « Je m’éclipse » qu’Oliveira profère, initiant la rétroversion finale au noir.

Le spectateur est ainsi convié à la vision d’outre-tombe d’un personnage enfui outre-limbe : dans tous les cas, ce dernier manque à sa place, comme le veut la formule consacrée. Place occupée ou filigranée par deux voix narratives, une féminine, une masculine. Voix visiteuses, d’oculaire origine, donc à tonalité plus pessoenne que durassienne, qui de leur balcon en paupière dépaysent ce qu’elles voient – le dépaysement : action qui exhaussant son image abandonne le modèle à la piètre aventure terrestre.

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L’œil est une géode qui s’emplit de couleur musculaire lorsque l’on en crève l’iris et que l’effraction qu’est en soi la lumière du jour ne pénètre plus. La mémoire des millions d’images intérieures qui sur sa coupole furent projetées après capture de leurs modèles extérieurs en constitue les fibres animées. Des figures disparues, comme dans une composition de Rothko, ne sont perçues que les variations de la pression sanguine intracrânienne d’un monstre, tantôt saut de chat de la danse classique, tantôt abîme qui hurle sans son et bée en cramoisi.