Le doux leurre d’aimer

  • Poéclats (Caprice avec des ruines) de Martine Morillon-Carreau (Editinter, 2015)

par Alain Duault

morillon     Etrange livre, qui montre et se cache, qui fait semblant de jouer alors qu’il est dans le dévoilement intime, mais qui avoue au détour de quelques vers : « Le jeu était / – vain jeu de glaces avec / l’air tremblé de l’été – / un rêve un vertige ». Tout est dit.

Dans ce balcon en forêt (la forêt des mots bien sûr), Martine Morillon-Carreau semble jouer avec les infinis miroitements de l’œuvre de Julien Gracq et prétend ne livrer au lecteur que ce « caprice »… Mais le lecteur ne se laisse pas prendre à ce faux-semblant qui dit le vrai en semblant faux, en ne semblant qu’un jeu oulipien avec les traces écrites d’une œuvre aimée. Martine Morillon-Carreau ne nous leurre ni ne se leurre, ce leurre fût-il doux qui dit la douleur d’aimer et d’attendre la réponse. Elle le sait, cette attente qui ride délicatement la surface de l’eau, empêchant de s’y mirer, renvoie à cette perdition qu’appelle l’amour : « La vie / sera bonne / même si je dois me perdre ». C’est bien pourquoi cette volonté affichée de s’enfoncer obstinément dans une nuit faite de mots prélevés aux pages de Julien Gracq – mais comme toute œuvre prélève ses mots dans le vaste mouvement de mots qui nous agite et nous fait être au monde – nous en dit d’abord beaucoup sur ce long frémissement qui agite la femme qui parle dans ce livre et ne se limite pas à un jeu. Dans « le jeu capricieux du miroitement », elle se livre au vertige du miroir – « comme un aveu involontaire / avec égarement ». Parce que, comme elle l’écrit très clairement, « il y a façon et façon / de jouer » !… Derrière la parade des mots de Julien Gracq (qui pourraient tout aussi bien être ceux de tel ou tel autre), Martine Morillon-Carreau avance « au bord extrême de la vie », là où « tout ce qui est éclairé / porte une exigence obscure ». Et c’est ce qui est beau dans ce livre qui montre une femme s’offrant aux transparences (comme celle qui, nue sous une robe de voile, s’avance devant la lampe). Ce frémissement avoué, « comme quelqu’un qui se jette dans un gouffre / il me semble », est une chronique douce-amère d’une rare subtilité mais en même temps un délicat tissage de mélancolie : le temps glisse et « tout est condamné », semble-t-il. Pourtant la femme qui avance bardée de mots qu’elle croit (ou fait croire) d’un autre – alors qu’ils sont bien les siens –, cette femme est terriblement émouvante dans cette solitude qu’elle ne parvient à combler que par un artifice quand elle voudrait que l’amour prenne le relais de ses disparitions et du silence qui l’enserre : « je suis / une simple absence » ou bien « on ne trouve guère à qui parler / il me semble ». Et même si elle s’en va rôder autour de la maison de l’écrivain disparu, respirer la nuit qui l’entoure pour s’en inspirer, elle sait que ce manque mélancolique qui l’habite ne peut faire illusion, même dans ce faux voyage à travers les mots disséminés : « Ah ! j’ai froid / sous l’habit du voyageur ». Car ce qu’elle attend, ce qu’elle fait vibrer en elle, ce qu’elle désire, c’est « presque à me toucher / ce regard du voyageur ».

Inclassable et en même temps si émouvant dans ce semblant qui met en œuvre des stratégies d’effacement pour se cacher, ce beau livre de Martine Morillon-Carreau, nous montre combien, au bout des mots, il y a ce qui s’avère au fond de celui, de celle qui écrit et qui, dans cette intimité offerte, nous mène au cœur d’un secret qui affleure, celui de notre existence infiniment questionnée.

  • Poéclats (Caprice avec des ruines) de Martine Morillon-Carreau (Editinter, 2015)

Alain Duault

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