Tombeau pour Mandelstam

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par Alain Duault

Quel beau livre offre Vénus Khoury-Ghata avec Les derniers jours de Mandelstam : à partir d’un récit traversé d’éclats, de bribes de poèmes, déroulé comme une dramaturgie funèbre, elle nous introduit dans l’intimité du grand poète russe Ossip Mandelstam qui va mourir à quarante-sept ans dans un camp stalinien, un lieu de passage entre deux goulags, environné de mots encore pour respirer, pour survivre.Car à chaque instant, c’est cette obsession de la survie qui le tient : « La faim chez les Mandelstam était une vocation » note avec ironie terrible Vénus Khoury-Ghata – en écho à deux vers du poète : « Je respire tous les jours l’air humide d’automne / Je voudrais dîner mais je n’ai que des étoiles d’or dans mon porte-monnaie ». Mais cette faim du corps, de l’estomac, se double chez Mandelstam d’une faim de mots, d’une faim de poésie : il a écrit en novembre 1933 un poème-pamphlet contre Staline, avec des vers qui font mouche (« Ses doigts épais sont gras comme des asticots / Et ses mots tombent comme des poids de cent kilos. / Il rit dans sa moustache énorme de cafard, / (…) / Et chaque exécution est un régal / Dont se pourlèche l’Ossète au large poitrail. ») – poème qui lui vaut d’être arrêté quelques mois plus tard. Ses livres sont alors interdits et il ne peut plus en publier : il ne lui reste que la solution de les copier, ou de les faire copier par sa fidèle épouse, Nadedja, afin de les conserver en les cachant dans les fentes des murs, dans des lieux improbables, ou en les donnant à des amis pour qu’ils les conservent, à leurs risques et périls. Dans ce malheur qui le recouvre, dans ce malheur où il s’enfonce, il n’a en effet plus que Nadedja sur laquelle s’appuyer : tous ses amis s’éloignent et si Pasternak essaie encore de le soutenir, de l’aider de quelques roubles (contre l’avis de sa femme), aucun autre ne le regarde bientôt. Il se sent en prison partout, même lorsque, entre deux phases d’incarcération, il retrouve un ersatz d’appartement dans un village éloigné où il est assigné à résidence. Il rêve alors, écrit Vénus Khoury-Ghata, « d’un vrai logement et d’une fenêtre qui donne sur la rue alors que Nadedja rêvait d’un garde-manger rempli à ras bord de légumes, de fromages et de lait ». Mais c’est dans sa dernière prison qu’on le retrouve, se remémorant ceux qui ont compté pour lui, des poètes, Akhmatova, Tsvetaïeva, quelques autres, ce monde et tous ces fantômes qui le poursuivent depuis longtemps et par-dessus tout celui par qui tout le malheur est arrivé : « On n’entend que le montagnard du Kremlin / L’assassin et le mangeur d’hommes… ». Ces deux vers qui tournent dans sa tête sont à la fois une obsession et une dénonciation : ils disent toute l’horreur de cette Russie écrasée par la botte de Staline. Mais ils disent aussi la force des mots, la force des poèmes qui clouent la barbarie au mur de l’Histoire. Tout cela ne peut se terminer que mal : Vénus Khoury-Ghata nous emmène jusqu’au châlit sur lequel Ossip Mandelstam agonise dans ce terminus du désespoir, ce camp de transit vers l’enfer : « La moitié de ceux qui arrivent dans le camp meurent dans la semaine ». C’est la fin, il ne reste que la mémoire, les bribes (« Les hallucinations remplacent la chair absente »), le retour sur les quelques moments où la vie ne se limitait pas à ce corps abandonné sous une couverture trouée. Car il y a eu ces regards entre lui et elle, entre Ossip et Nadedja, cet amour qui les a tenus – même si, notation atroce, « affamés, mal habillés, ils évitaient les miroirs pour ne pas avoir honte d’eux-mêmes ». Mandelstam va mourir le 27 décembre 1938. Nadedja l’apprendra quelques jours plus tard en recevant le colis qu’elle lui a envoyé avec la mention « Retour à l’envoyeur pour cause de décès ».

Ce beau livre de Vénus Khoury-Ghata, livre de poète en forme de tombeau pour un poète, fait revivre, au-delà de ses derniers jours, la figure de ce grand poète russe, Ossip Mandelstam, qu’il faut lire et relire.

Alain Duault

  • Les derniers jours de Mandelstam, de Vénus Khoury-Ghata (Mercure de France 2016)

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