Le jour et la nuit du poème

par Alain Duault

         C’est un livre qui se balance, un livre qui bat, comme un cœur, un livre qui fait d’abord alterner le jour et la nuit avant de faire alterner d’autres états, la présence, la nostalgie, le silence, l’absence, la mélancolie, la joie, dans une sorte de murmure comme celui des marées qui reviennent obstinément. L’ultime poème donne le la et tire la « morale », comme on disait autrefois : « Il y a donc des gardiens de lumière, des vigies postées aux carrefours des pages qui laissent portes ouvertes aux messagers du poème ». Tout ce beau livre de Monique W. Labidoire, Gardiens de lumière, énonce cela avec un rythme subtil, une musique qui s’insinue, creusant profondément dans ce lien qui nous constitue comme partie de ce « tout » que composent la nature, la mémoire, l’écriture.

         Et si ce rythme du jour et de la nuit organise toute la première partie du livre, il trouve son écho dans la seconde : « Le noir et le blanc accordent leurs violons et font grincer les cœurs ». Car certaines nuits sont blanches et certains jours sont noirs mais – on se souvient du beau vers d’Edmond Rostand : « C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière » – le travail obstiné du poème s’affaire à faire renaitre « la chance du jour ». Bien sûr la beauté que révèle, au sens photographique, la nature dans ses mille et une apparitions, dans son lien sans cesse renaissant entre l’humain et la nature, est garante pour la voix du poète de cette présence au monde. Des images simples, évidentes, en assurent la présence : « La main coule au diapason de la rivière mêlant ses doigts aux herbes ». Pourtant, assurément rien ne sera simple pour cette épiphanie – « Pour ce qui est de la bonté et de la beauté, il y aura des nuits de veille, pour longtemps » – mais le poème traverse le « jardin de la tolérance » pour faire renaitre sans cesse une espérance, fut-elle assise sur cette mémoire labile qui nous constitue. Les morts nourrissent toujours la présence et le cycle des vivants : « Les cadavres pourrissant redeviendront terre de culture ». C’est ce qui fait naître chez Monique W. Labidoire cette volonté de ficher au cœur de ses poèmes des traces qui la relient à cet immémorial moulin, celui dont le rythme immuable ramène par exemple un hommage furtif à Guillevic : « Dans l’armoire du poète il y a des jours sans pain et beaucoup de morts » – qui fait écho bien sûr au célèbre poème de Terraqué, le premier livre du poète breton, paru en 1942 : « L’armoire était de chêne / Et n’était pas ouverte. / Peut-être il en serait tombé des morts, / Peut-être il en serait tombé du pain. / Beaucoup de morts. / Beaucoup de pain. ». Mais il y a d’autres hommages tout au long du livre, à Apollinaire et son « guetteur mélancolique » (qui, on le sait, observe « la nuit et la mort »), à Proust et son « petit pan de mur jaune » : car le poème ne tombe pas de rien, « l’écriture questionne simplement » sans doute mais se relie à tout ce qui sédimente nos vies. Une question s’impose, forte, douloureuse : « Peut-on lasser le jour de notre inquiétude et civiliser l’état sauvage de nos nuits ? ».

La seconde partie du livre élargit cette volonté d’apprivoiser les lumières qui sont en nous pour qu’elles éclairent le présent des hommes et des femmes emportés par « la dérive des sentiments ». Car il y a eu des déchirures, il y a eu des blessures profondes, il subsiste des bleus intérieurs sur lesquels la mémoire se replie, discrètement sans doute mais obstinément : « De l’absence à la nostalgie il n’y a qu’un tout petit pas qui se franchit doucement ». On peut, on doit continuer à vivre, même si l’on sait qu’ « il va falloir se résoudre à tuer l’espérance ». Pourtant – et c’est une constante de toute l’œuvre de Monique W. Labidoire depuis son premier livre, Le maillon, la chaine –, il n’y a chez elle jamais de plainte larmoyante, jamais de pathos exhibé, toujours au contraire une pudeur assumée et – c’en est le pendant – une volonté de croire en cette lumière, même au plus noir de la nuit devenue miroir de tant de douleurs enfouies, « cet espace encore caché qui dévoile peu à peu et pour soi seul ses intimes secrets ». Car, elle l’affirme avec une sorte de ferveur, « la nostalgie peut être douce et joyeuse quand les cuivres sont frottés avec l’énergie de retrouver brillance et lumière ».

Un poème, au cœur du livre (autre hommage discret à Guillevic et à son poème Le menuisier), semble résumer l’enjeu que s’assigne ce poète qui, depuis des années, nous pousse à respirer haut sans se cacher derrière l’illusion : « Poète du devoir, compagnon assemblant la charpente, tous deux fixent mots et clous comme le menuisier et le poète assemblaient mots et planches afin que la demeure tienne, à la verticale du ciel, pour un temps à jamais enchevêtré de liens invisibles. A sa présence toujours vive dans le poème c’est le cœur qui déclenche toutes palpitations. ». Cette admirable et tranquille méditation fait du bien dans ce monde en déshérence : elle affirme la parole, elle affirme l’être, elle affirme l’homme, dans sa lumière.

Alain Duault

Monique W. Labidoire : Gardiens de lumière (Editions Alcyone, collection Surya, avec une encre de Silvaine Arabo)

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