France Burghelle Rey : la dialectique du désir

par Alain Duault

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France Burghelle-Rey a déjà derrière elle une œuvre conséquente publiée depuis une dizaine d’années au gré de revues et d’éditeurs de poésie – mais aussi via les réseaux sociaux, tant par son blog très fourni que par la publication régulière de poèmes sur facebook. Cette Petite anthologie est donc l’aboutissement d’un parcours d’écriture qui veut hausser la parole contre l’étouffement, contre la souffrance, toutes les souffrances qui bâillonnent. Pour déployer son lancinant discours, au bord du silence, France Burghelle Rey a choisi de travailler la forme du verset – mais un verset concentré, dense, âpre. Nous sommes à des années-lumière d’une poésie bucolique : face à ce pessimisme amer, même la Nature est un vertige mortifère : « il faut chanter l’été et puis après partir » ou « Je suis ce tremblement qui fait craquer les pierres » ou encore « je me souviens de ce jardin où j’appris à pleurer » ou même « je m’habille en feuilles mortes ».

Pourtant, brève lueur d’espoir, un hommage se faufile au grand poète américain Walt Whitman, dont les Feuilles d’herbe ont ouvert de nouveaux espaces à la réflexion sur les ombres intérieures et sur une volonté d’éliminer le caractère oraculaire de la poésie pour en privilégier le chant partagé. On l’a compris : il ne faut pas chercher le repos dans ce parcours qui doit beaucoup à cette force projetée de la parole : d’où une énergie rythmique sans cesse réamorcée par ces versets qui deviennent des distiques puis se resserrent en un seul vers proféré. Avec au bout ces quelques mots, terribles : « Je n’ose plus parler ». France Burghelle Rey est, c’est évident, une vraie pessimiste : « l’homme est un loup qui n’a plus de forêt » ou « Il reste de la peur tant qu’on est que de chair ». Serait-ce une clé ? Faut-il se laisser emporter par une mystique qui dépasse la chair ? « J’ai dans la peau cet infini et je ne pense pas Je vais mourir mais compte les étés où j’aime brûler parmi les blés » ou bien « je me trace un chemin au milieu des ronces sans peur pour ma peau ».

Ce pessimisme ardent a quelque chose d’obsédant mais ne serait que complaisance gémissante s’il n’était tenu par une langue et un rythme : ce qui lui donne sa puissance fuligineuse est justement cette construction formelle qui peu à peu se tend, jusqu’à presque étouffer tout espoir. On songe à l’exergue de Dante à l’entrée de l’Enfer : « Abandonnez toute espérance, vous qui entrez ici » – dans cette Divine Comédie écrite justement en versets !… Parfois, la vie se prend dans les rets de cette angoisse : « Ma vie comme un éclat de verre » ou « le poème est une voile un tourment sur la mer et ma vie ce bateau qui lutte contre les vagues ». Pourtant, aucun bémol, aucune renonciation dans cette écriture obstinée : « Quand le fil est perdu il reste l’interdit à forcer ». Il faut continuer de crier, même si l’on ne doit pas être dupe : « Il y a c’est vrai des cris qui déshabillent les mots pour des jeux qui ne mènent à rien ». Mais alors ? Il faut sans cesse reprendre la méditation sur le temps, sur ce poison qui sourd dans les veines du quotidien : « accordez-moi quelques minutes par jour » ou « j’écris et demain prend son sens ». La solidarité brûlante (« Je fais partie de tous ceux qui souffrent ») trouve à s’investir personnellement dans ce chant émacié : « j’arrive à vivre face au bel impossible » ou, plus taraudant : « suis-je vide à moi-même quand l’âge me prend du temps ».

Ce chemin obscur qui rythme les deux premières parties, Confiance, Patiences, s’incarne heureusement dans la dernière partie, Les Tesselles du jour. Dans cette mosaïque, le poème plonge dans la musique et dans le désir qui le régénèrent ; les premiers mots le disent clairement : « L’étau se desserre ». Il faut alors chercher les lignes du jardin, oser des « gestes doux », entendre « ce qui éveille », « l’or des opéras », voir la « douceur dans les courbes des nuages », chercher « un poète qui fait vibrer ma musique il y a ses mot fousJe suis femme dans ses phrases il me prend dans ses flots… » : la poésie se fait lyrique, la houle du désir se noue à la musique : « Je t’imagine vivant sous l’arc-en-ciel ta musique en couleurs et sous le charme je chante ». Toute cette troisième partie est gonflée de frissons, ceux d’un corps qui s’offre à travers les mots, ceux d’une femme régénérée dans la musique des mots. Les trois temps qui sont ceux de la dialectique sont, à travers ce parcours superbe, ceux d’une re-découverte du monde à travers le miroir frémissant de sensations inspirées par le désir pour combattre la souffrance – et c’est une belle assomption pour ce livre en trois temps, comme une valse qui donne envie d’être dansée.

Alain Duault

  • Petite anthologie de France Burghelle Rey (éditions unicité, 156 pages, 15€)

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