Le bruit de la langue

Le bruit de la langue, de Gilles Mentré, par Jean-Michel Maulpoix.

Un après-midi au zoo où les autruches côtoient les singes, un tableau accroché au mur, un bruit qui insiste dans le silence, un roi jaloux de la lumière, un voyageur qui traverse la campagne en fredonnant…, Le bruit de la langue de Gilles Mentré assemble proses et vers dans une suite de libres variations dont l’objet demeure improbable. Voici un livre qui entraîne son lecteur dans la singulière partie de cache-cache que la langue engage avec elle-même et avec le monde, dans l’écriture poétique. Choisissant d’évoquer à bâtons rompus des situations ou des souvenirs détachés les uns des autres, mais qu’il prend soin d’agencer avec méticulosité, Gilles Mentré dispose sous nos yeux des signifiants précis aux signifiés incertains. Il aiguise et trouble délibérément notre perception. Les mots dérangent l’assise des choses et font éprouver ces légers déséquilibres qui affectent notre rapport au monde, « car parler voudra dire trébucher, se moquer de soi, bondir ».

C’est alors précisément le bruit même de la langue que Gilles Mentré nous donne à entendre : partiellement dégagé de son objet, un poème se prépare sous nos yeux, assemblage et appareillage. Il s’agit alors d’initier ce poème « comme on affirme le sacré ou la fête, en allumant une guirlande à sa barque ». Curieusement, sans que le propos soit pour autant métaphorique ou résolument réflexif, l‘écriture ici se désigne elle-même à mesure qu’elle s’établit ; on la voit naître. Elle ne se réfère pas à quelque chose d’extérieur, mais fait événement en soi. Elle surgit et fait surgir. Ecrire est alors une sorte de bruit, sur le papier comme dans la tête : « Je ne fais rien/ Je bruisse, je bruis ».

Ainsi délivrés et soigneusement préparés, les gestes de la langue sont gestes du désir. Ils manifestent ce qui demeure caché, le dérobé, le furtif, l’impondérable. En ce sens, ils sont osés. Ils enfièvrent notre double enveloppe de chair et de pensée. Ce sont à maints égards des gestes impensables. Certains d’entre eux pourraient aussi bien avoir été faits en rêve, et se perdre dans la nuit, pareils à des astres qui gravitent autour d’un centre vide.

Prose du monde et poème de l’écriture, ainsi s’équilibre ce livre : en vers la réverbération de la langue qui se regarde, somme toute heureuse de ses reflets ; en prose le poème de la vie qu’elle a rendu sensible. Élégante, l’écriture de Gilles Mentré est toujours précise, d’une grande délicatesse dans sa manière de toucher les choses avec des mots et de donner à entendre la beauté acoustique de la langue qui est la nôtre.

 

Ponctué de peintures de Christian Gardair, Le Bruit de la langue de Gilles Mentré est publié aux éditions L’herbe qui tremble. Disponible en septembre chez les libraires, ce livre peut dès à présent être commandé chez l’éditeur.

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