La vie discontinue

par Jean-Michel Maulpoix

« On est là un peu par hasard », dit la première phrase ; mais n’hésitez pas, poussez la porte de ce livre : La vie discontinue de Jean-Marc Sourdillon, publié aux éditions « La part commune ». Chacun des huit textes qui le constituent fait partager l’ouverture d’un passage. En chacun se propagent l’écho d’un souvenir et la trace d’une brisure. Entre récit et poème, chacun donne à lire et à éprouver un vertige, mais d’une manière étrangement calme, sur le ton familier de la confidence. Il arrive ainsi que le récit poétique, tout profane qu’il soit, tienne de la parabole.

Toujours, le sujet évoqué reste simple. Ce sont, par exemple, de très vieilles marques de griffes au fond d’une grotte, un dessin à la surface d’une paroi, qui paraît s’adresser à nous depuis la nuit primitive. C’est un vieil homme, là-bas, qui travaille dans son jardin et qui ne règne pas seulement sur les quelques volailles auxquelles il donne à manger, mais sur le temps, père de la lumière de l’aube aussi bien que des animaux et des plantes. C’est la maison du peintre Bonnard, où entrent encore après la mort de sa femme Marthe des clartés si vivantes que les gestes de naître et de mourir coïncident avec ceux de la peinture même.. C’est une lettre adressée à l’ombre d’un frère. C’est le souffle d’un parent très cher qui chute brusquement et s’éteint dans l’été… C’est une visite à la tombe du poète Antonio Machado, à Collioure, non loin de la frontière… Ce sont encore d’autres figures, d’autres instants, d’autres trajectoires et d’autres lieux qui se croisent et se creusent… Et ce sont autant de présences et d’attachements mesurés à l’aune de l’éloignement ou de la disparition. La mort en effet n’est jamais très loin, non plus que la naissance : elles impriment à ces proses le rythme de « la vie discontinue », ralenti et méditatif, parfois accéléré jusqu’au poème. L’on entend en effet, au fil de ces pages, quelque chose comme le cri assourdi d’une urgence. Attentive à cette palpitation, ce tremblement et cette hésitation qu’est l’existence, scrutant les moments où l’obscurité tressaille au dedans, l’écriture de Jean-Marc Sourdillon parcourt les multiples nuits avec lesquelles nous sommes aux prises.

Ce faisant, bien sûr, son livre nous parle aussi de la poésie et nous plonge dans l’obscurité où elle prend naissance. Encore n’est-elle pas là pour s’enfermer dans sa propre métaphore : jouir de ses reflets, fussent-ils crépusculaires, ne lui convient pas. Elle vise autre chose : elle regarde en face le noir dans lequel il lui faut descendre, elle palpe les parois des cavités d’obscurité qu’il nous faut traverser. Et elle apprend à secréter avec cette nuit même, la nôtre, sa propre lumière. Elle palpite comme un cœur dans le noir : elle est sa palpitation même.

Surtout, elle nous rappelle, au fil des portraits et des circonstances, cette vérité : si profonde que puisse être la solitude, nous ne sommes pas seuls dans notre nuit, mais accrochés les uns aux autres par notre désarroi. Sans les autres, n’existerait pour chacun que le vide. A la question implicite qui court au long de ces pages et qui demande où notre vie trouve la force de porter son fardeau de nuit, il semble que ce livre apporte trois réponses qui sont trois formes d’attention : à la fragile présence d’autrui, à la beauté sensible de ce monde et à la voix même où se loge notre parole. Ce sont là nos trois biens, nos trois respirations. C’est pourquoi il faut prendre avec soi La vie discontinue de Jean-Marc Sourdillon, le lire, le relire, et le conserver précieusement. Rares sont les livres de cette espèce.

 

 

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