Devenir pierre

Sortir de Benoît Conort, Champ vallon, 2017.

par Jean-Michel Maulpoix

Voici que la nuit descend : sur le poème, sur la mémoire, sur tout ce qu’il reste de vie… Elle descend comme l’obscurité noie peu à peu le jardin, ou elle remonte des mots et de leur vieille charge de sens, comme d’une enfance à présent lointaine mais dont les anciennes douleurs connaissent un regain de rigueur.

L’ombre gagne : elle s’étend et dévore, de sorte que le poème paraît ne plus pouvoir grand chose, si ce n’est consigner les marques et les moments de cet obscurcissement. Qui a lu Main de nuit (1998) et Écrire dans le noir (2006) éprouve le sentiment que dans ce nouveau livre de Benoît Conort un pas de plus est franchi vers l’inconsolable : le désastre s’étend, l’air manque, l’asphyxie menace. Le poète mord « l’éponge de vinaigre », tandis que remuent au dehors les ombres d’une histoire sanglante.

Il est douloureux de penser que la beauté poétique réside ici précisément dans l’extrême rigueur du noir, dans l’intensité même de son éclat coupant, dans l’ascèse lyrique qui en est l’expression et qui en règle la forme : du côté d’une sécheresse radicale et sans issue. D’autant que l’écriture, rendue à sa nécessité ultime, prend volontiers de notre finitude un soin chirurgical : elle sait être avec la vérité d’une cruelle délicatesse quand ses arêtes se font si nettes et si coupantes : pas un mot de trop !

La parole poétique de Benoît Conort écrit ici l’histoire de son propre dépouillement : on la voit se défaire sous nos yeux, on l’entend se taire, et il n’est rien de plus poignant que cette sorte de consentement (« consentir » est le premier mot du livre) à l’inexorable. L’illustration de couverture, des pieds d’apôtre dessinés par Dürer, ne laisse guère de doute sur le mode de sortie qu’évoque le titre de ce volume: elle se fera les pieds devant. Il n’y a, de toutes façons, pas d’issue, ni au dehors, ni au dedans. Du « jardin d’hier » dont l’herbe a jauni ne subsiste que le silence. Et l’écriture, « jardin d’hiver » est ce lieu froid fait de « pavés disjoints » où l’on se quitte :

 

« au jardin

prendre racine devenir pierre

sont des activités singulières

il arrive qu’on y consacre

toute sa vie

sans répit »

JMM

 

PS : Une autre lecture de ce livre est proposée par France Burghelle Rey sur le site « La cause littéraire » 

 

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