La traversée des regards

La traversée des regardsde Gabriel Meshkinfam

aux éditions Pont 9, Paris

par Jean-Michel Maulpoix

 

« Je est un mot comme un autre

Seulement il est plus court

Et plus rugueux »

 

Ainsi s’ouvre la première partie de La traversée des regards de Gabriel Meshkinfam, « Irréflexions de Narcisse » . Il est difficile, en effet, d’autoriser ce « je » à parler, et de lui permettre simplement de dire la beauté du monde, quand l’idée même de poésie est l’objet d’un doute, et qu’une voix vous répète obstinément : « Elle n’a plus rien à dire ».

C’est à sa recherche que le jeune auteur de ce livre (son premier recueil) engage cette « traversée des regards ». Si Narcisse seul ne peut que se noyer dans ses « irréflexions », ses amis vont secouer sa torpeur, accompagner sa quête, se faire pareils aux compagnons d’Ulysse et de Jason, et poser leur voix tout près de la sienne pour la soutenir : au cœur de ce volume, ils sont vingt-et-un à prendre successivement la parole, à répondre, à partager, à dire chacun sa vérité. Et c’est ainsi que le voyage du poème s’installe, rendu possible dans la troisième et dernière partie du livre, par la mise à distance d’un « moi » qui désormais parvient vraiment à traverser le monde autrement qu’en errant… Lire la suite

Une mystique des larmes

Didier Ayres, ‘Années’ – Une mystique des larmes,

Paris, Lavoir Saint Martin, 2017

par Jean-Charles Vegliante

 

“Il te faudra tenir un autre voyage,

– me répondit-il, voyant que je pleurais –,

si tu veux t’enfuir de ce lieu sauvage”

Dante Alighieri, La Comédie, Enfer I, 91-93

 

Ce petit livre de proses en forme de journal est passionnant parce qu’il est en quelque sorte la relation (victorieuse) d’un échec. Échec à dire une expérience de vie intérieure, de l’ordre du mysticisme si l’on veut, et échec à se sortir seul – sortir littéralement, dans la vie qui se dit réelle – d’une introspection touchant aux ressorts celés (et précisément inconscients) de cette expérience. À la suite, peut-on inférer, d’un grave deuil. L’auteur, affirmant d’emblée sa souffrance, surgie en lui comme « presque une larme », mais au plus près « Non, pas presque, mais UNE larme. Une pensée tournée vers elle-même comme un secret. C’est-à-dire, comme si j’étais dépassé par une pensée » (p. 10), tente par le moyen de l’écriture – mais aussi, confie-t-il à un détour de phrase, du théâtre – de faire la lumière dans ce qui dépasse la pensée. D’emblée, car le diariste de soi-même est terriblement intelligent, devinant que cela (ou plus finement ça) ne peut se faire… encore que la poésie, et c’est d’elle qu’il s’agit, parvienne parfois outre ce qui est disable. Contrairement à la mystique, laquelle doit s’arrêter strictement devant l’indicible. Lire la suite