La traversée des regards

La traversée des regardsde Gabriel Meshkinfam

aux éditions Pont 9, Paris

par Jean-Michel Maulpoix

 

« Je est un mot comme un autre

Seulement il est plus court

Et plus rugueux »

 

Ainsi s’ouvre la première partie de La traversée des regards de Gabriel Meshkinfam, « Irréflexions de Narcisse » . Il est difficile, en effet, d’autoriser ce « je » à parler, et de lui permettre simplement de dire la beauté du monde, quand l’idée même de poésie est l’objet d’un doute, et qu’une voix vous répète obstinément : « Elle n’a plus rien à dire ».

C’est à sa recherche que le jeune auteur de ce livre (son premier recueil) engage cette « traversée des regards ». Si Narcisse seul ne peut que se noyer dans ses « irréflexions », ses amis vont secouer sa torpeur, accompagner sa quête, se faire pareils aux compagnons d’Ulysse et de Jason, et poser leur voix tout près de la sienne pour la soutenir : au cœur de ce volume, ils sont vingt-et-un à prendre successivement la parole, à répondre, à partager, à dire chacun sa vérité. Et c’est ainsi que le voyage du poème s’installe, rendu possible dans la troisième et dernière partie du livre, par la mise à distance d’un « moi » qui désormais parvient vraiment à traverser le monde autrement qu’en errant…

Cette sorte de fable peut sembler naïve ou cousue de fil blanc. Elle ne l’est pas et se fait discrète, courant en filigrane à travers les poèmes sans jamais insister. Ce qui rend ce livre très attachant est la manière dont il raconte sans en avoir l’air, d’une façon que l’on pourrait dire détachée, sa propre possibilité ou naissance. Qu’elle soit en vers libres, en versets, ou organisée en petits poèmes de prose, l’écriture est toujours alerte, allègre, économe et précise. Ici « la langue refuse de se plaindre ». Elle nous parle tout près de l’oreille. Ce sont les conditions du partage qui lui importent. L’amitié infuse.

Comment ne pas se réjouir qu’un tel livre où la poésie se tourne du côté de terres promises et de regards aimés soit le premier d’un jeune auteur ? Il faut le lire!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *