Une mystique des larmes

Didier Ayres, ‘Années’ – Une mystique des larmes,

Paris, Lavoir Saint Martin, 2017

par Jean-Charles Vegliante

 

“Il te faudra tenir un autre voyage,

– me répondit-il, voyant que je pleurais –,

si tu veux t’enfuir de ce lieu sauvage”

Dante Alighieri, La Comédie, Enfer I, 91-93

 

Ce petit livre de proses en forme de journal est passionnant parce qu’il est en quelque sorte la relation (victorieuse) d’un échec. Échec à dire une expérience de vie intérieure, de l’ordre du mysticisme si l’on veut, et échec à se sortir seul – sortir littéralement, dans la vie qui se dit réelle – d’une introspection touchant aux ressorts celés (et précisément inconscients) de cette expérience. À la suite, peut-on inférer, d’un grave deuil. L’auteur, affirmant d’emblée sa souffrance, surgie en lui comme « presque une larme », mais au plus près « Non, pas presque, mais UNE larme. Une pensée tournée vers elle-même comme un secret. C’est-à-dire, comme si j’étais dépassé par une pensée » (p. 10), tente par le moyen de l’écriture – mais aussi, confie-t-il à un détour de phrase, du théâtre – de faire la lumière dans ce qui dépasse la pensée. D’emblée, car le diariste de soi-même est terriblement intelligent, devinant que cela (ou plus finement ça) ne peut se faire… encore que la poésie, et c’est d’elle qu’il s’agit, parvienne parfois outre ce qui est disable. Contrairement à la mystique, laquelle doit s’arrêter strictement devant l’indicible.

Dante Alighieri aussi, comme on le sait, passe à une écriture qui compte vraiment, en sa forme que l’on pourrait dire nécessaire et essentielle, après le deuil de la femme aimée ; ou plus exactement le deuil d’une trop haute image du féminin, la phantasia Béatrice (à savoir : béatifiante), vision surgie après la mort (effective) du père d’elle, assénant la certitude banale que nous sommes mortels. D’où l’immortalité, réelle ou supposée, de l’œuvre qui compte. Le passage de vie à trépas de la jeune femme y est opportunément gommé, par métalepse, entre un avant rongé par l’angoisse (interruption brutale de la chanson “Sì lungiamente”, Vita nova 18) et un après sans transition, placé sous l’invocation latine de Jérémie Quomodo sedet sola civitas… (§ 19), comme un rituel funèbre psalmodié. Ici, une allusion cryptée, rien de plus, à une terrible année 2004 (le journal commence en 2009) et l’insurmontable « suicide de ma sœur » (p. 12). On n’en saura pas plus, et nul n’aurait l’impudeur d’en vouloir davantage, bien sûr. Didier Ayres se pose souvent la question du mysticisme, pour ne pas dire de la foi ; et à tout le moins sinon mystique, mystagogique est-il certainement, car il accepte d’être seul devant l’inexplicable ou l’inacceptable. Au contraire de Dante (le personnage) que ses larmes contraignent à demander (à invoquer) de l’aide : c’est Sainte Lucie, figure de la lumière, qui intercèdera pour lui, d’où l’intervention de Virgile, et la suite… Jusqu’au point extrême où les mots manquent…

Mais, ici encore le langage, la parole sont trop courts, relatant les choses à peu près, et n’arrivant pas à saisir la totalité de la manifestation. (p. 26)

Là où Dante, poète et croyant, renonçait à dire la divinité (« Oh, que le dire est court, et combien plus faible… » etc. Paradis XXXIII), le diariste saisit ici, sans le vouloir peut-être, l’un des pans au moins de la tunique sacrée, commune à la mystique et à la poésie, et de ce fait irrémédiablement double, apparaissant et disparaissante :

Double parole qui me vient, à la fois mienne et dépouillée d’elle-même (p.33),  

dans l’énigme essentielle sans quoi le simple récit semblerait inutile et ne parvient à créer aucune présence neuve – une définition élémentaire de la littérature. Il l’exprime enfin en des termes un peu convenus, classiquement en tout cas, mais non moins efficaces : « faire le voyage Orphique ». Affronter les ténèbres, en sachant qu’elles n’en seront pas dissipées pour autant. Ou bien accepter d’être traversé par la « nuit obscure » (p. 45, entre guillemets dans le texte), sorte de signal posé sur une voie ardue, d’où Jean de la Croix – la Noche oscura justement – n’est sans doute pas absent. Au delà de toute dissertation, plutôt dans le goût augustinien :

Je disserte : j’ai foi d’avoir foi ; je crois de croire (p. 44),

en un point peut-être (à mon sentiment) sincère, mais moins poétiquement tendu de ce singulier journal en proses poétiques. Plus loin, si la pensée souffre et se retourne sur elle-même, la langue chante : « que j’aime cet éclat des choses indirectes ». En effet : donc en acte à nouveau, comme objet littéraire.

Je ne voudrais pas conclure sans avoir dit un mot des belles illustrations, au crayon et encre, de Yasmina Mahdi, bien en accord avec ce très exigeant « exercice spirituel de l’angoisse »… Comme devrait être, sous un aspect au moins, toute écriture poétique. Même si, au bout du compte, les feuillets énigmatiques se dispersent au vent d’aucune Sibylle, nous laissant à nouveau devant le vertige de la page blanche – ou de la communication malhabile, vouée à l’insatisfaction pérenne et toujours renaissante. Or, voici la fin du voyage :

Je cherche à comprendre de quoi il retourne. Mais la page avance, et je n’ai fait que disserter et non pas relater l’expérience de cette mystique, qui est l’objet de ces pages. Simplement, l’épreuve d’une prière.

Une forme d’ascèse dans et par l’écriture, où Didier Ayres ne m’en voudra pas, j’espère, de ne pas vouloir le suivre.

Jean-Charles Vegliante

Nouvel An 2018

 

 

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