Ossip Mandelstam, notre interlocuteur

par Jean-Michel Maulpoix

Oeuvres d’Ossip Mandelstam, 2 volumes « Oeuvres poétiquesT1, Oeuvres en prose, T.2″ – Edition établie par Jean-Claude Schneider et Anastasia de La Fortelle, Editions « Le Bruit du temps » (Paris) & La Dogana (Suisse).

C’est un événement éditorial rare, à marquer d’une pierre blanche, que la publication d’une traduction des œuvres complètes d’un poète étranger. Et lorsque ce poète est de l’importance d’Ossip Mandelstam, cet événement est considérable. Réunis en deux volumes, à la fois d’emploi commode et remarquablement présentés, les œuvres en vers et les écrits en prose du poète russe se trouvent pour la première fois rassemblés, disponibles pour tous, après avoir sourdement nourri et irrigué la réflexion de quelques-uns des poètes les plus importants de la seconde moitié du XXe siècle : Paul Celan, René Char, Pier Paolo Pasolini, Philippe Jaccottet, André du Bouchet, Derek Walcott, Seamus Heaney… A peu de chose près, il fallait jusqu’à présent être russisant, ou poète soi-même, pour connaître Mandelstam autrement que comme un martyr du stalinisme, une figure rendue légendaire par la voix de son épouse, Nadejda, qui avait publié en 1970 une somme poignante, Contre tout espoir, où elle révélait les persécutions subies par son mari lors de sa déportation au goulag.

Grâce au minutieux travail de traduction et d’annotation effectué par Jean-Claude Schneider et Anastasia de La Fortelle, une édition bilingue complète ouvre à présent en grand les portes de cette œuvre dont il n’est possible d’évoquer ici que quelques aspects, en laissant pour l’instant de côté le tome I rassemblant les vers, pareil à un continent que l’on considère avec un grand respect et que l’on se réserve d’aborder plus tard… Il y a tant de grain à moudre dans les pages de proses éparses, essais, articles…, tant de chemins de pensée qui attendent de s’ouvrir au lecteur… Mandelstam est de la famille de ceux que Baudelaire appelait « les poètes à doctrine » et dont le travail lyrique engage directement la réflexion critique. Autrement éclairé par de nombreux textes jusqu’alors inédits en français, ou accessibles dans des éditions rares, le lecteur est heureux de retrouver les motifs essentiels de la pensée de Mandelstam, à commencer par celui du dialogue (« pas de lyrisme sans dialogue ») et de l’importance du destinataire inconnu à qui le poème est adressé, pareil à une « bouteille à la mer » (il faut ici relire le magistral essai de 1913 « De l’interlocuteur ») : c’est en quelque manière la ligne de vol du poème qui dépend de son rapport à un « interlocuteur providentiel ». La poésie n’est pas la communication et il convient qu’existe une forme de distance et de séparation pour que le lien du poème s’établisse: « (…) la poésie dans son ensemble est en chemin vers un destinataire inconnu plus ou moins lointain dont le poète, à moins de se nier lui-même, ne peut mettre en doute l’existence ». Lire la suite

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Giovanni Pascoli. L’impensé la poésie. Choix de poèmes (1890-1911), procuré, présenté et traduit par Jean-Charles Vegliante, Mimésis éditions, 2018, 124 pages.

 

par Yannick Gouchan

Jean-Charles Vegliante, à qui l’on doit, depuis près de quatre décennies, le passage en France et en langue française de nombreux poètes italiens (dont une version intégrale et admirable de la Comédie de Dante, chez Poésie/Gallimard), propose un volume qui tient à la fois de l’essai et de l’anthologie. Il nous présente un des auteurs essentiels pour saisir la modernité poétique en Italie.

Giovanni Pascoli (1855-1912) est véritablement un poète de l’inquiétude (on parle de « […] la terreur de cet être simple », p. 12), obsédé par les disparus et dont le volume de Jean-Charles Vegliante confirme l’appartenance au symbolisme et plus largement à la grande littérature, car Pascoli tient, en Italie, une place comparable à celle d’un Hugo ou d’un Mallarmé en France. Les premières traductions pascoliennes de Jean-Charles Vegliante et de son équipe, le centre de recherche CIRCE, nourrissaient déjà l’espoir de le démontrer par la translation entre les langues (voir quelques poèmes pascoliens intitulés Myricæ, arbustes, dans Po&sie, n. 95, 2001).  

Pascoli est donc un protagoniste péninsulaire majeur de la période “entre-deux sièclesˮ, et sa réception de ce côté-ci des Alpes, depuis sa disparition en 1912, relève de la pure méconnaissance, si ce n’est de l’oubli, mis à part des travaux universitaires et quelques traductions partielles. Un oubli contradictoire compte tenu de la relative célébrité dont il jouissait, de son vivant, dans les milieux néo-latinistes européens. Lire la suite