Lire Giovanni Pascoli

Giovanni Pascoli. L’impensé la poésie. Choix de poèmes (1890-1911), procuré, présenté et traduit par Jean-Charles Vegliante, Mimésis éditions, 2018, 124 pages.

 

par Yannick Gouchan

Jean-Charles Vegliante, à qui l’on doit, depuis près de quatre décennies, le passage en France et en langue française de nombreux poètes italiens (dont une version intégrale et admirable de la Comédie de Dante, chez Poésie/Gallimard), propose un volume qui tient à la fois de l’essai et de l’anthologie. Il nous présente un des auteurs essentiels pour saisir la modernité poétique en Italie.

Giovanni Pascoli (1855-1912) est véritablement un poète de l’inquiétude (on parle de « […] la terreur de cet être simple », p. 12), obsédé par les disparus et dont le volume de Jean-Charles Vegliante confirme l’appartenance au symbolisme et plus largement à la grande littérature, car Pascoli tient, en Italie, une place comparable à celle d’un Hugo ou d’un Mallarmé en France. Les premières traductions pascoliennes de Jean-Charles Vegliante et de son équipe, le centre de recherche CIRCE, nourrissaient déjà l’espoir de le démontrer par la translation entre les langues (voir quelques poèmes pascoliens intitulés Myricæ, arbustes, dans Po&sie, n. 95, 2001).  

Pascoli est donc un protagoniste péninsulaire majeur de la période “entre-deux sièclesˮ, et sa réception de ce côté-ci des Alpes, depuis sa disparition en 1912, relève de la pure méconnaissance, si ce n’est de l’oubli, mis à part des travaux universitaires et quelques traductions partielles. Un oubli contradictoire compte tenu de la relative célébrité dont il jouissait, de son vivant, dans les milieux néo-latinistes européens.

Giovanni Pascoli. L’impensé la poésie entend concevoir la traduction comme un phénomène essentiel dans la compréhension d’un auteur majeur et de son œuvre en vers. Jean-Charles Vegliante, « explorateur » et « présentateur » (p. 9), se demandait il y a quelques années « Peut-on lire Pascoli en français aujourd’hui ? » (dans la revue Chroniques italiennes, n. web 17, 2010). Dans L’impensé la poésie il parie avec succès sur le fait que la perception de la profondeur de cette œuvre poétique transite par sa transposition « à l’ombre de l’autre langue » (expression empruntée à Antonio Prete). Une transposition qui s’opère jusque dans les éléments les plus minuscules de la vie naturelle : « La rêche vigne qu’encroûte le lichen / comme sous une rouille jaune, bourgeonne : / j’ai vu poindre une – luisante de résine – / petite feuille. » (Bourgeon). Pascoli a également fait entrer dans le langage poétique l’infime terminologie spécialisée de la vie agricole (le poème Les vers à soie, par exemple, ou L’effeuillage du maïs) dont il a su exploiter le double potentiel du signifié – le poète avait trouvé son refuge dans une propriété de la campagne toscane reculée, à Castelvecchio – et du signifiant – qu’il ne considère jamais comme une fin en soi (p. 50).

Pour présenter Giovanni Pascoli ouvre le volume avec une contextualisation nécessaire et quelques considérations essentielles sur la modernité de l’auteur, partagé entre une culture philologique classique, qu’il pratiqua toute sa vie en tant que professeur, et le pressentiment dans ses vers d’une « sismographie de la psyché » (p. 11), presque aux frontières de Freud (dans le poème La voix, par exemple).

L’élégie de Pascoli nous rappelle, pour commencer, que le poète fut « l’un des plus géniaux rénovateurs du vers italien » (p. 19), avant de débuter l’anthologie avec un bel ensemble de textes tirés des différentes étapes du premier recueil Myricæ (entre 1891 et 1897), où Le baiser du mort, par exemple, nous signale que l’auteur annonce Francis Jammes (« Matin silencieux, tout est gris ; / la terre sent le champignon ; / le jardin est couvert de gouttes. »), tandis qu’il insuffle à la prosodie italienne un rythme que Verlaine n’aurait pas démenti (« Qui es-tu, venu à mobiles / enjambées vers moi dans la nuit ? / Je ne sais, j’oublie : tu pleurais. »), avant de terminer par ces vers d’un ton absolument inédit dans la tradition italienne : « Ni ne sais comment le mystère, / par l’humide brouillard léger, / me pénètre en ce long lointain // salut de machine à vapeur. ». On trouve également des poèmes du recueil Canti di Castelvecchio (1897, pour Il ritorno a San Mauro, puis 1903), et des poèmes longs (Poemetti, 1900), notamment le merveilleux Cerf-volant.

Le chapitre Comment se dire poète : Je est ailleurs, peut-être comporte des pièces poétiques des recueils précédemment cités, auxquels s’ajoutent des extraits des Poemetti de 1897, des Nuovi Poemetti de 1909 et des Poesie sparse. Le sujet lyrique diffracte sa vision de l’humaine condition vers le monde des arbres (Le gui ; Le chêne abattu), des humbles et des innocents (Le rêve de la vierge), des ombres loquaces des chers disparus (Mère et fillette ; La voix), voire des mouvements secrets de la nature (Le jasmin nocturne). En outre, on remarque dans le deuxième vers de D’un talus cette suite de cellules rythmiques, « Nul vol ombre onde passant dans le bleu vert. », puis l’onomatopée « kyou » (dans Le petit-duc), qui font aussi de Pascoli un maître des sonorités (voir par exemple Le tonnerre).

Et l’Histoire… Dans l’effroi du siècle à venir. C’est un Pascoli complexe, contradictoire, malheureux, qui fait l’objet de ce chapitre de l’anthologie. On rencontre un poète inquiet – qui « semble perdre pied, obsédé par la disparition d’un monde familier, d’une culture, d’une société », p. 87 – au seuil du nouveau siècle, mais en même temps soucieux d’être reconnu comme guide de la nation. De cette contradiction naîtra le malentendu considérable qui fera de Pascoli « le poète sans doute le plus et le plus mal étudié dans les manuels scolaires de la première moitié du XXe siècle » (p. 88). On remarque notamment, dans cette partie de l’anthologie, des chefs-d’œuvre étourdissants tels que Le vertige (« si jamais s’arrache, si jamais s’abîme // mon être, tout mon être, dans cette mer / d’astres, dans ce sombre tourbillon de mondes ! »), Gog et Magog dans les Poemi Conviviali de 1904 (« La Horde approcha du seuil, et vit la plaine, / les cités blanches sur les rives des fleuves, / et blondes moissons, et bœufs au pâturage. / Elle entra, bramant : le monde fut son pain. »), ou encore Temple ruiné, échantillon extrait des nombreux poèmes en latin qui valurent une reconnaissance internationale à leur auteur.

La conclusion de l’ouvrage permet de découvrir le prodigieux et poignant Giovannino. On assiste à une rencontre spéculaire entre le sujet lyrique et l’enfant intérieur inachevé – à cause d’une biographie de peine – qu’il n’a cessé d’être, l’enfant médiateur des ombres des disparus et source de poésie : « la fleur tombée reconnut sa propre stèle ; / et moi dans ce petit je reconnus moi-même. ». Si l’acte de traduction d’une écriture poétique peut contribuer à révéler sa grandeur, par-delà les frontières et les postures critiques, cet ouvrage en donne une indéniable démonstration.

Yannick Gouchan

(Aix Marseille Univ, CAER, Aix-en-Provence, France)

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