Ma vie urbaine

Comment j’ai contribué au trafic d’armes entre la France et les Émirats  (Ma vie urbaine)

par Anne Coudreuse

Anne Coudreuse a écrit cette nouvelle au début du second millénaire, une dizaine d’années après les faits qui l’ont inspirée. La difficulté d’exister à l’œuvre dans ce texte de jeunesse n’a sans doute pas d’âge, même si elle est bien évidemment marquée par l’époque et la rumeur du temps.

Le premier jour, je suis arrivée en retard. C’était au printemps, l’air était doux.

Au printemps précédent, j’avais passé l’agrégation de lettres et quitté l’internat. Je m’étais installée dans un studio du 19e arrondissement et j’avais commencé un DEA sur le Journal de Michel Leiris. Caroline, avec qui je sortais depuis un an, disait que ça me donnait l’air heureux de lire Leiris. J’avais 24 ans, quelque chose comme ça, la vie devant moi. C’était en 1993. Depuis un an, j’essayais de ne pas laisser Caroline rompre avec moi, depuis la première nuit en fait. Tous les signaux d’alerte clignotaient, j’allais y laisser ma peau si je persistais, mais je m’entêtais à croire qu’elle était la femme de ma vie et que nous allions vivre ensemble, alors que c’était impossible : ses parents lui avaient acheté un studio quatre étages au-dessus de leur appartement, et notre liaison était condamnée à la clandestinité. Bientôt nous n’entrerions plus dans l’immeuble que par le parking. Je portais tout le poids de la faute et de la transgression. De son côté, disait-elle, elle voulait juste me rendre service, sans vraiment me désirer. Les insultes, c’était bon pour moi. A l’internat quand j’étais en première année, les étudiants se moquaient de moi en m’appelant Albertine, parce qu’ils avaient lu Proust : en m’insultant, ils restaient de bons petits normaliens contents d’eux, sûrs de leur culture et de leurs privilèges. Des années après, la mère de Caroline lui demanderait : « Est-ce que tu es gouine avec Anne ? » Il faut dire qu’elle n’était pas normalienne, juste professeur d’histoire romaine. Tout le vernis craquait : les humanités, les belles-lettres, le berceau de la civilisation occidentale ne pouvaient rien contre la haine de ce qui est différent.

L’année de l’agrégation, j’avais décidé de revoir une psy, ou plutôt de voir une nouvelle psy, la mienne m’ayant laissée tomber deux ans plus tôt et la chute avait été rude : sept mètres sans élastique au-dessus d’une autoroute. Pour les oraux de l’agrégation, je marchais encore avec des béquilles, et Caroline avait insinué que c’était pour apitoyer le jury. Ma séance de psy avait lieu le vendredi soir : c’était ma sortie de la semaine. Je prenais le RER, puis le métro. Quelquefois, j’enchaînais avec un cinéma. Après ma rencontre avec Caroline, nous passions souvent la soirée et la nuit ensemble.

Ma nouvelle psy était d’obédience jungienne. Ça m’était un peu égal. J’avais besoin d’un minimum de bienveillance. Elle me faisait payer 300 francs par séance, dont 200 francs m’étaient remboursés, je ne sais plus très bien. Je me souviens bien en tout cas que je l’appelais Number Two et qu’elle a fini par me conseiller d’acheter de la pâte à modeler pour donner une forme à mes angoisses. Ce jour-là, j’ai su ce qui justifiait le dépassement d’honoraires : c’était le prix à payer pour la pâte à modeler. Comment aurais-je pu modeler mon ancien désir pour d’anciennes anorexiques, et le dégoût que mon surpoids leur inspirait ? Caroline au moins n’avait pas ce passé-là.

La première fois, donc, je suis arrivée en retard. J’y viens. J’avais du mal à payer mon loyer, mes séances avec la psy qui me faisait remarquer que je ne manquais jamais d’argent quand il s’agissait de faire un cadeau à Caroline ou de traverser Paris en taxi pour la rejoindre en pleine nuit. J’avais passé une annonce pour donner des cours particuliers. On m’avait contactée pour apprendre le français à la femme d’un émir, en visite à Paris, selon une méthode révolutionnaire qui ne lui demanderait aucun effort. Un étudiant en anglais avait été recruté pour appliquer cette méthode à l’émir lui-même, mais il fallait une personne du sexe féminin pour faire cours à sa femme. J’avais toutes mes chances. J’avais parlé de ce job à Caroline, et de la méthode révolutionnaire de Chris Papys qui nous amusait beaucoup : il s’agissait d’un conditionnement en anglais, dans un état de demi-sommeil, de l’élève qui, presque sous hypnose, n’aurait qu’à répéter des phrases et s’imprégnerait des structures de la langue française, de sa syntaxe et de son vocabulaire. C’était complètement fumeux, mais c’était payé 100 francs de l’heure, ce qui m’avait poussée à accepter.

La nuit qui a précédé ce fameux premier jour de travail avec la femme de l’émir (la vizirette comme pourraient dire certains), je l’ai passée chez Caroline. Je ne sais plus si nous avons baisé, discuté, si nous nous sommes disputées ou tout ça à la fois peut-être, dans un ordre ou un autre, mais dans le même chaos de fatigue, parce que mes nuits n’étaient pas plus belles que vos jours. Toujours est-il que je n’ai pas entendu le réveil. Et d’ailleurs Caroline n’avait pas dû trouver utile de le programmer, quand, au petit matin, nous avions enfin décidé de dormir. Je me suis réveillée vers 9 heures, soit exactement au moment où j’avais rendez-vous. Je me suis habillée à toute vitesse et j’ai foncé, sans prendre de douche ni de petit-déjeuner, en direction du Meurice, ce grand hôtel de luxe qui donne sur le jardin des Tuileries.

Martine, la jeune femme qui m’avait recrutée était là et m’a crié dessus qu’on ne pouvait pas me faire confiance. Chris Papys m’a accusée de vouloir faire « crasher la méthode ». Nous sommes enfin montés dans la suite des émirs et je n’en menais pas large. La femme de l’émir était très jeune et attendait un bébé. Elle portait le voile. Il y avait une immense corbeille de fruits sur une table. Ils nous ont fait monter un jus d’oranges, qui devait leur coûter autant que le cours, mais ils n’étaient pas à ça près. Nous avons enfin pu commencer à travailler : la femme de l’émir s’est donc allongée sur le lit, un casque sur les oreilles, mais par-dessus son voile. Je me suis assise dans un fauteuil, j’ai branché l’appareil et pris le micro. J’ai alors commencé le conditionnement en anglais, et Dieu merci, c’est le français que j’étais supposée leur apprendre : « French is your mother’s tongue, you want to learn French, you listen to me and you repeat what I say, you are happy to learn French… » Après ça, je lui ai fait répéter un certain nombre de phrases en français, je ne sais plus trop quoi, sans doute pas « papa est dans la forêt », parce que ça, c’est la première phrase que j’ai écrite, et il aurait mieux fait d’y rester, au lieu de m’attendre au coin du bois quinze ans plus tard. Une heure a passé comme ça, ça allait comme sur des roulettes. J’avais rendez-vous pour un nouveau cours le lendemain, elle semblait ravie de la méthode, je n’avais rien fait « crasher ».

En arrivant dans le métro, sur le quai, j’ai vu un homme très sale qui m’a dit qu’on lui avait volé ses chaussures pendant qu’il dormait. Je ne pouvais pas lui donner les miennes. Le passage sans transition du luxe à la misère, d’une échelle à l’autre, m’a fait comme un électrochoc et toute ma fatigue s’est abattue sur moi. Je suis rentrée chez moi au radar, avec mes yeux qui se fendillaient d’épuisement, la peau du visage qui me faisait mal, de la brume informe à la place du cerveau. Je me suis couchée et j’ai dormi comme un sac, parce que mes jours n’étaient pas plus beaux que vos nuits non plus.

La deuxième fois, ils sont arrivés en retard. Je les attendais dans le hall de l’hôtel. Je les ai vus sortir d’une grosse Mercedes ; leur chauffeur leur a ouvert la porte. Il les a suivis, les mains pleines de sacs, car ils avaient fait du shopping dans les boutiques de luxe de l’avenue Montaigne. Chaque fois que j’y passais, je me demandais qui pouvait bien entrer dans ces magasins aux prix si prohibitifs. J’avais un début de réponse. J’ai fait mon cours, selon la méthode requise. Le conditionnement en anglais a tellement bien fonctionné que la femme de l’émir s’est endormie. C’est ce que j’ai supposé, en l’entendant ronfler doucement, et j’ai toujours su que j’ai une voix qui fait ça. A la sortie de l’hôtel, j’ai discuté un peu avec l’étudiant en anglais qui donnait des cours à l’émir. Il avait mauvaise conscience, car il était persuadé que cet apprentissage du français lui servirait à négocier des contrats d’échange d’armes contre du pétrole. Il avait envie d’arrêter. Je l’ai rassuré en lui expliquant qu’avec cette méthode, l’émir n’était pas près de pouvoir négocier quoi que ce soit. De plus, pour ce genre d’affaires, il n’avait qu’à employer une sorte de sabir mâtiné d’anglais commercial, avec lequel la langue de Voltaire n’entretient que de lointains rapports.

J’allais donc donner mes cours plusieurs fois par semaine. Avant de monter dans la suite des émirs, je passais aux toilettes de l’hôtel, pour me laver les mains après le trajet en métro. Cette année-là, je portais souvent un jeans rouge et une chemisette blanche. Je m’en souviens parce que je les ai vus sur une photo d’un voyage à Rome que j’ai fait à l’automne suivant. Sur la photo, je jette une pièce par-dessus mon épaule dans je ne sais plus quelle fontaine, pour être sûre de revenir à Rome un jour, mais je n’y suis jamais retournée, il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte. Un jour, une dame de l’hôtel m’a attendue à la sortie des toilettes, et m’a demandé sans ménagement ce que je faisais là. Il est vrai que je n’avais ni le look, ni le standing des clients du Meurice, elle me prenait donc pour une voleuse. Je me suis défendue en disant que je venais donner un cours de français à la femme de l’émir. Elle m’a accompagnée à la réception ; un employé a alors appelé la suite dans laquelle j’ai enfin eu la permission de me rendre. Je me sentais humiliée, domestiquée. J’avais honte de moi, qui n’étais pas le véritable escroc de l’histoire, mais qui participais à ce vaste enfumage, comme si je croyais vraiment qu’on peut apprendre une langue en dormant et sans aucun effort. J’ai essayé d’apprendre l’italien par la méthode Assimil. J’en suis restée à la leçon zéro : « Che bella giornata ! », mais avec une phrase comme ça, on peut tout faire en Italie. Les autres leçons, je les mettais dans mon baladeur et je les écoutais pour m’endormir, dans l’espoir que cette si belle langue chasserait les cauchemars ou leur donnerait au moins un air un peu exotique.

Cet emploi du temps m’obligeait à changer de rythme : il fallait que je dorme la nuit et que je me lève le matin, ce qui était incompatible avec les horaires de Caroline. Elle continuait donc à m’appeler à des heures pas possibles et je passais encore des nuits blanches avec elle. Elle me faisait croire que ses migraines étaient dues à une tumeur au cerveau. J’aurais dû entendre : « tu meurs », puisque à la fin, bien après, elle m’a souhaité de « crever ». Elle ne comprenait pas que j’aie besoin de gagner de l’argent, puisqu’elle faisait ses courses dans le frigo de ses parents. Ou bien elle ne supportait pas que je puisse avoir une vie en dehors d’elle. Quand je lui avais raconté qu’avec mon premier salaire, je m’étais payé une chaîne hifi avec un lecteur de CD, elle m’avait toisée avec mépris et violence, puis m’avait craché haineusement au visage : « Je n’ai aucun souvenir de mon premier salaire ! Qu’est-ce que tu veux ? C’est comme ça, les gosses de riches ! »

La dernière fois que je suis allée à l’hôtel, il faisait très chaud, et je ne savais pas que c’était la dernière fois. Quand j’ai appelé la femme de l’émir, de la réception, elle m’a dit qu’elle était fatiguée. Comme je protestais que j’étais venue exprès pour elle, elle m’a cloué le bec en disant : « I send you my driver ». Et son chauffeur m’a ramenée en Mercedes au fond de mon 19e arrondissement. Je me suis assise devant. Le petit boulanger en bas de chez moi a été bien surpris de me voir descendre d’une si belle voiture. C’est ce jour-là que j’ai décidé de mettre un terme à cette plaisanterie que je trouvais dégradante, à force.

Ma psy a dit que j’avais l’air soulagé quand je lui ai annoncé ma décision. Caroline a continué à me torturer, j’ai continué à l’aimer, sans y rien comprendre. Quelques mois plus tard, j’ai couché avec Martine, qui m’avait recrutée. C’était la première fois que je trompais Caroline, qui de son côté ne s’en était jamais privée et tirait un plaisir extrême des récits qu’elle me faisait de ses nuits avec ses amants. J’ai connu les corps ensemble, quand il n’y a pas d’amour. J’ai nagé longuement après, et j’ai pleuré, mais rien ne lave vraiment de ce qui est aussi une première fois. Un soir que nous sortions du métro pour rentrer chez elle, Caroline s’est mise à courir et je n’ai pas pu la suivre. J’ai marché jusqu’à chez Martine, en pleine nuit. Elle avait bu, et sa bouche empestait l’alcool. Elle m’a dit que j’étais folle de rester avec quelqu’un qui ne m’aimait pas, et elle avait raison à un point que je ne pouvais même pas imaginer.

Tout ce qui me consolait, c’était les histoires très bêtes qu’on se racontait avec Frédérique, en hurlant de rire, des histoires trash que j’appelais ma collec’ et que je notais précieusement, comme celle-ci : le grand-père d’une de ses amies s’était suicidé proprement en se mettant un tuyau d’arrosage dans le derrière et en tournant le robinet à fond pour que l’eau arrive plein pot et lui fasse éclater les organes. Encore une ? Une tante qui habitait près de la frontière belge et qui, n’ayant eu aucun prix au concours de maisons fleuries, avait immédiatement balancé toutes les fleurs à la poubelle ! Frédérique avait un amant qui faisait croire à sa femme qu’il allait à la piscine : il prenait sa douche en maillot de bain chez Frédérique, qui lui demandait si elle devait ajouter un peu d’eau de javel pour faire plus vrai… Mon frère, quand on lui propose des roses au restaurant pour en offrir à la personne avec qui il est, répond invariablement : « Non merci, on a déjà baisé ! ».

J’aurais aimé mourir de rire. Quelle belle mort ! perdre le souffle, s’étouffer pour une bonne histoire, se noyer sans eau, se perdre dans un dernier éclat… Avec Number Two j’ai assez rapidement fait « crasher la méthode », mais c’est une autre histoire.

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