Toucher terre, Cécile Holdban, éditions Arfuyen, septembre 2018. 14 euros.

 par Jean-Marc Sourdillon

Toucher terre, le dernier  recueil de poèmes de Cécile Holdban,  semble   un peu plus construit que les précédents (autrement dit, plutôt livre que recueil), obéissant tout entier au mouvement d’une quête. On y cherche une issue dans un labyrinthe : labyrinthe de soi,  de l’hiver sans lumière, des circonstances en forme de piège, de l’absence d’événements,  des détours, des lacets que fait la vie en se retournant  sur elle-même comme l’insomniaque dans son lit, de l’affolement intérieur et du sentiment d’être coincé en soi sans pouvoir s’en extraire…  

D’ailleurs ce n’est peut-être pas tant une issue qui est recherchée que des alliés, une lumière,  une façon d’ouvrir le labyrinthe vers le dehors sans en sortir, de le retourner comme on le fait d’un gant en l’offrant au pur dehors. Voilà pourquoi sont guettés surtout une lumière, des lueurs, un mot voulant luire (« légèreté »), les signes du printemps, des alliés de toutes sortes et de tous les pays. Ce sont, pour l’essentiel, les énergies de la nature, l’élémentaire, roches, rivières, orages,  les mouvements, les élans, les frémissements de tout ce qui bouge, de tout ce qui vit ou palpite, oiseaux, nuages,  fleurs, enfants, abeilles, les poèmes des autres poètes qui écrivent dans d’autres langues, avec d’autres mots, à partir d’un ailleurs pour dire la même chose, Pilinszky, Celan, Linda Pastan, Sàndor Weöres, Jean-Pierre Chambon et bien sûr les silhouettes des êtres aimés, vivants ou morts, leurs venues, leurs présences.  La poésie, en vers courts ou en versets, aux mouvement plus amples parfois, plus proches d’une sorte de ressac que dans les précédents poèmes, interroge, guette, s’approche, saisit, toujours animée par une demande directe, une faim, une forme d’impatience et d’espoir en même temps. Elle lutte pied à pied avec tout ce qui l’entrave, l’asphyxie : l’insomnie, la cécité, l’enlisement, le tournoiement indéfini dans  la prison des mêmes questions, des mêmes tourments. Elle fait feu de tout de bois. Tout ce qui sera porteur d’un peu de mouvement, d’un peu de lumière, elle prend. Ces alliés manifestent au dehors dans le langage concret des choses et des événements ces déplacements qui se font lentement ou d’un coup à l’intérieur  pour qu’une liberté lentement se dégage, cherche à se déprendre et se trouve, s’affirme peu à peu au long de ces pages – découvre ses images, ses amis, ceux et celles qui l’éclairent, l’appellent, la réveillent. Il s’agit, par ces poèmes, à l’intérieur des contraintes oppressantes ou coupantes d’une vie, de trouver le chemin de sa propre liberté, le souffle sur lequel le chant s’appuie et l’élan enfoui par quoi la vie se remet en mouvement.  berger sans bâton ni carte / je marche en moi-même / pour puiser ce qui me constitue / sans l’aide du miroir.

         On trouve dans ce livre de très purs poèmes dont une sorte d’approche est donnée dans la deuxième strophe de « Templum ».

         Sois l’espace entier, la fenêtre où voir est sans limite

    l’horizon : on le mesure à ce qui tremble

         par-delà les lignes possibles : le temple est transparent.

         On a là une parfaite  évocation du poème qui crée avec ses mots découpant sur le blanc une ouverture intérieure, un espace pour l’apparition du possible au-delà du visible ou, comme  le dit un autre poème, à travers lui. Un poème comme « Le plongeur de Paestum » correspond tout à fait à cette définition : on y voit un paysage, à l’aube, au moment d’ouvrir les volets, qui se fait transparent, accueillant, qui dévoile ses possibles, ces lignes qui se prolongent à l’arrière-plan et ce mouvement des disparus, infiniment aimés, qui accompagnent dans l’invisible l’élan de vivre parfois si difficile à tenir.

         Ou alors « Antienne ». C’est très simple, la neige tombe sur la ville à l’aube comme si elle allait nous sauver, et c’est très beau. Une image qui a la force de l’évidence et  qui fait du bien,  qui éclaire sans cesser d’être énigmatique.

         Ou encore « Les migrateurs », poème mélodieux où la musique des mots les soutient sur le vide et les dépasse, les porte ailleurs ou plus loin que le sens qu’ils semblaient indiquer, pour dire autrement ce mouvement ascendant à partir de la terre ou du mal de vivre, qui enlève parfois la vie et la libère. Il faut, dirait-on, une arrivée, celle de l’ange s’incarnant, ou de la neige qui illumine en descendant ou encore des migrateurs regardant du côté de l’Océan pour que le poème lui réponde par un départ et un élan, par une ascension ou une forme de bond ou de vol. Une façon, pour celle qui écrit et ceux qui la lisent,  de « nager vers le haut » en se souvenant des rivières, et de traverser, portés par l’élan du poème, les couches successives d’inertie et de résistance, tout ce qui pèse, accable, fait obstacle, entraîne vers l’indifférence et le découragement, tout ce qui ressemble à des pierres.

 

         pour cela les oiseaux nous  traversent et s’élèvent

à travers nos crânes

         sans patrie, sans pierres dures à amasser

         ils nous traversent, pour cela nous les laissons boire

         aux étoiles débordantes et tremblantes de larmes.

 

         C’est à la fin d’un pareil mouvement que l’on pourra « toucher terre ». Non pas  brutalement, non, mais en douceur, asymptotiquement, comme porté encore par lui.

 

Jean Marc Sourdillon

 

 

 

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