« Proxima Centauri » de Mathieu Hilfiger

Proxima Centauri, Mathieu Hilfiger, éditions « Le Ballet royal », 2018.

par Jean-Marc Sourdillon

Proxima Centauri est le nom de l’étoile la plus proche de la terre après le soleil. Proximité très relative puisque qu’elle se trouve à environ quatre années lumière. C’est aussi le titre d’une courte pièce de théâtre de Mathieu Hilfiger, une sorte de dialogue stellaire parue récemment aux éditions « Le Ballet royal ».  Trois personnages, un ingénieur, un médecin et un technicien, dérivent  au milieu de l’espace à bord d’une station spatiale dont ils ont la responsabilité. Ils commentent dans d’étranges dialogues poétiques la situation dans laquelle ils se trouvent : le monde d’où ils viennent est en guerre et menace d’exploser, l’engin qu’ils habitent est sur le point de s’effondrer et la lentille de la lunette qui leur permettrait de se repérer est fendue et impossible à réparer. Leur seul repère est l’étoile Proxima Centauri dont ils se rapprochent dangereusement alors qu’elle entre en fusion.  Michèle Finck dans une remarquable préface a montré comment cette pièce constituait une sorte de chant polyphonique du désir d’origine. On pourrait ajouter qu’avec ce chant, Mathieu Hilfiger a trouvé une forme originale pour dire ce qu’il y a sans doute de plus important et de plus difficile à dire aujourd’hui : l’espérance, ou le désir espérant. Il faut pour  y parvenir, se désorbiter, traverser la triple couche des discours nostalgiques, pessimistes et nihilistes qui dominent encore la pensée contemporaine (c’est à quoi sert précisément le comique ou l’humour de ce texte : à mettre ces discours à distance tout en  les prenant en compte pour éviter de verser dans la naïveté ou un trop facile lyrisme). On peut alors, une fois franchi ce qu’on doit aux pensées de l’époque,  renverser d ‘un coup,  au terme du dialogue, la proposition initiale formulée par le docteur : « c’est la fin depuis le début, ainsi le veut la création » (la formule de toutes les mélancolies). Dans l’espace où il n’y a ni haut ni bas, on devient libre de prononcer la formule contraire : « c’est le début depuis la fin, ainsi le veut la création littéraire » (la formule de toutes les espérances).

C’est en effet peut-être ce que  cette histoire raconte, met en dialogue et en intrigue : en acceptant la fin, en renonçant aux instruments les plus sophistiqués et les plus perfectionnés de la technologie, en acceptant l’écroulement du monde, des rôles, des discours qui l’expliquent, des grilles de lectures existantes et des repères ordonnés, les trois astronautes, un peu comme le survivant à la fin de 2001, Odyssée de l’espace, découvrent l’un grâce à l’autre le lieu réel qu’ils habitent à la fois ensemble et chacun pour soi, et qu’ils font exister par leur parole dialoguée : non pas un lieu situable quelque part dans l’espace et le temps, mais autre chose, ailleurs, hors sol, l’intériorité qui n’est d’aucun lieu et d’aucun temps, qui est la véritable capsule spatiale capable de traverser l’effondrement du monde en les gardant intacts, chacun d’entre eux avec leurs voeux les plus chers. Au moment crucial de la catastrophe, ils décident de sauvegarder ce lieu parce qu’ils ont confusément compris qu’il est précisément celui – le seul – où naît, où peut naître le désir espérant, ce trésor de l’être humain, fragile entre tous, qui gît au lieu de notre vulnérabilité la plus grande, de notre défaillance et de nos échecs, qui à la fois nous transforme et nous oriente – qui littéralement nous fait vivants, c’est-à-dire chargés d’avenir, continuellement commençants. Oui, là, dans l’intériorité, c’est ce que dit magnifiquement ce texte, est le lieu véritable de Proxima Centauri, notre prochaine station. Il faut passer par l’effondrement pour la voir et pouvoir la dire (et sans doute faut-il la dire pour pouvoir la voir), elle qui donne l’orientation essentielle et sauve la vie de ce qui est sa véritable menace : non pas la destruction, qui parfois l’exalte, mais la perte du sens,  le dégoût,  le désenchantement et le nihilisme, autant de voies qui toutes conduisent à pire que la mort qui n’est pas nécessairement  la négation de la vie, mais à son indifférenciation, son anéantissement dans l’indifférence.

Jean Marc Sourdillon

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