« A l’équilibre » de Judith Chavanne

Judith Chavanne, A l’équilibre, éditions le bois d’Orion, 2017

par Jean-Marc Sourdillon

On retrouve avec ce nouveau livre de Judith Chavanne, l’univers familier de ses poèmes : des enfants aux fenêtres, des fleurs, des oiseaux, l’espace abrité de son jardin, le silence de la neige qui tombe ou ces quelques gestes qui paraissent parfois se suspendre. Motifs inlassablement repris mais jamais lassant, sans cesse changeant, redisposés autrement et révélant, sans jamais les nommer ces imperceptibles mouvements de la vie intérieure. 

C’est étonnant tout ce qu’une écriture aussi fragile parvient à suggérer : l’élan de l’enfance que l’on ne peut retrouver qu’interrompu ou suspendu dans la vie adulte (p.9) ; l’attente de l’amour, du geste ou de la présence qui sauve ou délivre de la sidération (p.13) ; l’inquiétude (p.16) ; la joie (p.17), le partage de l’émerveillement (p.23) ; la possibilité à tout moment d’une reviviscence (p.25) ou de la grâce, montée vers nous (p.28) ; la consolation ( magnifique poème de la p.29) ; la timidité, les balbutiements de la réconciliation ou du dessaisissement etc. Un vrai journal de la vie intérieure, de cette calme aventure méditative qui se poursuit de manière intermittente au fil des jours et des heures à l’intérieur du temps et des poèmes. Et toujours sur le même ton, selon cette voix à la fois grave, profondément grave (c’est ainsi que je l’entends) lente et délicate désormais tellement reconnaissable ; selon un vers qui tient surtout à l’équilibre de la syntaxe, toujours près de rompre, de déborder : cette façon qu’a la phrase de sinuer, de presque s’égarer parfois, de se mettre en apesanteur, et de retomber toujours sur ses pattes de faucheux ou sur une fine formule finale ; qui tient également à une science  singulière des rapports sonores entre les phonèmes, presque une signature, quelque chose comme une vibration musicale assourdie qui accompagne l’entrée dans la lenteur, la résonance des choses, l’aiguille du singulier, le frémissement de la vie intérieure. L’entrée dans l’aire de la douceur. Le bruissement, le « frisson » des feuilles ce serait peut-être cela, l’instrument de l’écrivain dans son jardin, ou le battement des ailes d’un moineau ?

Il nous est venu un oiseau,

gorge blanche, menu corps,

un passereau muet qui s’est posé

à hauteur de regard et de reconnaissance

derrière le carreau ;

comme il nous aurait été adressé

dans l’enveloppe une page de silence,

comme on aimerait soi-même songeant

à ceux qu’étreint un noir chagrin

confier aux oiseaux autrefois messagers

le soin de dire sans dire,

sur la pierre en hauteur se posant simplement,

comme un soupir : douceur !

         Ce que saisissent, ce que cherchent à saisir ces poèmes, à leur manière, si précise et évasive à la fois (les mots sont précis, qui nomment les choses concrètes ; les événements qu’ils visent le sont moins puisqu’ils sont à l’intérieur, soustraits au dicible), ce sont des relations. Des relations qui impliquent une certaine distance, une forme de respect qui laisse libre, ou dénoué,  qui laisse apparaître et disparaître, se faire et se défaire, liens légers, par conséquent, qui relient à ce qui n’est pas soi (vol d’oiseau, mouvement du vent, présence des fleurs, hésitation des lèvres qui parlent, visage qui se tourne, silhouette qui passe etc.). Tous cherchent à dire à leur façon à chaque fois singulière, ce bonheur léger qu’il y a parfois à se sentir relié à l’intérieur de sa plus profonde solitude. Relié, n’est d’ailleurs peut-être pas le bon ou le seul mot : accompagné, assisté, momentanément soutenu. De se sentir à deux, parfois trois si le moment est partagé,  dans le silence, la distance et la solitude ; davantage à côté, d’ailleurs, qu’en face, dans la mitoyenneté plutôt que dans le vis-à-vis. Quelque chose comme le bonheur de la tangence. En dehors de tout contact direct, de toute tension. Ce sont des noeuds légers et passagers, qui se dénouent en même temps qu’ils se nouent. Des haltes comme Judith Chavanne aime à les nommer. Contemplation est peut-être le mot, qui dit le fait d’être ensemble, dans le même espace, soi et ce que l’on contemple, mais pas tout à fait ensemble, à distance et à côté, regardant mais sans être regardé, acceptant d’être saisi sans chercher à saisir. La vie sans la nervosité, dans l’allusif et le frôlement. L’enveloppement dans la douceur protégeant un lent accomplissement intermittent. Approche est le mot. Une approche où il s’agirait moins d’atteindre que de léviter. Ce que  la poète cherche en fait, auprès de ses alliés, de ces présences frôlantes et furtives qui l’environnent quand  elle est seule dans le silence, ce sont les ailes qui lui manquent, celles qui rendent l’existence légère et la changent en vol – le privilège de  l’enfance.

On peut imaginer que dans ce temps à l’intérieur du temps quelque chose s’est accompli, une voix, une parole et, à l’intérieur de cette parole, une vie dans ce qu’elle a de plus vivant.

Jean Marc Sourdillon

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