Les élégies inverses d’Emmanuel Hocquard

par Jean-Michel Maulpoix

Né à Tanger en 1940, lecteur des objectivistes américains, familier de la pensée de Wittgenstein, Emmanuel Hocquard publie en 1987 aux éditions P.O.L un volume marquant, intitulé Les Élégies, dont l’écriture a couru sur vingt ans. Le titre est apparemment paradoxal, puisque ce volume s’écarte délibérément de tout pathos subjectif pour s’en tenir à une espèce de registre objectif. En effet, il ne s’agit pas pour Hocquard « d’éclairer le lecteur sur un passé individuel mais, au contraire, de le faire assister à un arrachement du biographique, c’est-à-dire du culturel, et de ce qui nourrit, au départ, toute écriture lyrique : le narcissisme, les états d’âme, la douleur, l’amour, les souvenirs, les soupirs et les regrets. »

Emmanuel Hocquard parle volontiers à ce propos d’élégie inverse, littérale et non plus lyrique : au lieu de ruminer le passé, l’écrivain travaille à le reconstituer fragmentairement à partir d’indices semblables aux morceaux de poteries brisées que l’on peut trouver lors de fouilles archéologiques, non loin des rivages de la Méditerranée Le lecteur se trouve associé à ce jeu de (re)construction formelle qui prend un aspect ludique. L’attention grammaticale au langage, à ses tournures est alors le vecteur essentiel :

L’automne  vint  dans  la  nuit  du  cinq  août,

Probablement  avec  les  premières  clartés  du  matin,

À  l’heure  où  le  ciel  se  couvre  de  sel

Et  bascule  dans  un  infranchissable  présent

En  marge  du  sommeil.

Sur  ces  courts  espaces  sans  illusion,

Plus  anciens  que  le  petit  jour  de  n’importe  quel  été

Où  l’on  pouvait  penser  qu’allaient  cesser  les  va-et-vient

Et  qu’il  a  pourtant  fallu  mettre  tant  d’années  à  situer

Comme  le  moment  précis  où  la  rivière  est  vraiment  rivière,

Le  temps  n’a  rien  modifié  –  au  contraire  –

Sinon  ravivé  dans  les  veines  indifférentes

Le  ressac  des  premières  discordances.

Dès le premier vers, l’un des topos élégiaques les plus fréquents, l’arrivée de l’automne, est tourné en dérision : une date exacte lui est attachée qui n’est ni celle du calendrier ni celle de quelque réalité autre que strictement littéraire. Au vague ordinaire de la temporalité élégiaque vient se substituer une précision exagérée. De même, à peine un passé est-il introduit qu’il cède sa place à un « infranchissable présent » : le temps se pétrifie « à l’heure où le ciel se couvre de sel ». Comme l’indique le premier vers de la deuxième strophe, l’espace verbal qui s’ouvre ici est celui de la démythologisation : il s’agit en quelque sorte de désillusionner l’élégie en mettant l’accent sur une permanence objective du monde sur laquelle la subjectivité n’a pas de prise. Un décor portuaire familier à Emmanuel Hocquard va se mettre en place, et avec lui une économie marchande qui métaphorise le commerce même de l’écriture.

Dans Conditions de lumière, paru en 2007, Emmanuel Hocquard revient sur sa conception de l’élégie:

 » L’élégie n’est pas dans les mots de la plainte. Elle est dans la répétition des mots de la langue. Elle est cette répétition. La langue tout entière est élégie. On ne parle jamais de soi. Il n’y a jamais de sujet d’énonciation, il n’y a de sujet que grammatical. Il n’y a pas de commencement, il n’y a pas de formulation première, il n’y a que recueillir dans une coupe de verre. »

Il s’agit de sortir de soi dans et par l’écriture. Pour trouver une ouverture, il faut tenir à distance le subjectif.  La poésie reste pour Hocquard « une affaire d’organisation logique de la pensée » qui travaille à retirer les voiles trompeurs et procède au « nettoyage de la situation verbale ».

 

(Extrait de « Une histoire de l’élégie » de Jean-Michel Maulpoix (Pocket, 2018)

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