A propos Le nouveau recueil

Revue de littérature et de critique fondée en 1984

Ne laissons pas mourir la revue « Europe » !

 

  

Communiqué

Un dispositif d’aide aux revues avait été mis en place par la Région Ile-de-France il y a une dizaine d’années. Ce dispositif vient d’être brutalement supprimé par Mme Valérie Pécresse, nouvelle présidente du Conseil régional. C’est un coup extrêmement violent porté à la revue Europe. Cette décision funeste a été prise en toute connaissance de ses conséquences. Elle menace aujourd’hui la continuité même d’une grande revue littéraire qui jouit d’une réputation internationale et qui a marqué l’aventure intellectuelle de notre pays depuis bientôt un siècle. C’est une atteinte grave à la liberté de création et de réflexion dont une revue comme Europe est un vecteur essentiel et un foyer permanent.

Nous lançons aujourd’hui un appel urgent aux amis et lecteurs de la revue en les invitant à nous apporter leur soutien. Même modeste, leur aide sera décisive et vitale. Lire la suite

Le bruit de la langue

Le bruit de la langue, de Gilles Mentré, par Jean-Michel Maulpoix.

Un après-midi au zoo où les autruches côtoient les singes, un tableau accroché au mur, un bruit qui insiste dans le silence, un roi jaloux de la lumière, un voyageur qui traverse la campagne en fredonnant…, Le bruit de la langue de Gilles Mentré assemble proses et vers dans une suite de libres variations dont l’objet demeure improbable. Voici un livre qui entraîne son lecteur dans la singulière partie de cache-cache que la langue engage avec elle-même et avec le monde, dans l’écriture poétique. Choisissant d’évoquer à bâtons rompus des situations ou des souvenirs détachés les uns des autres, mais qu’il prend soin d’agencer avec méticulosité, Gilles Mentré dispose sous nos yeux des signifiants précis aux signifiés incertains. Il aiguise et trouble délibérément notre perception. Les mots dérangent l’assise des choses et font éprouver ces légers déséquilibres qui affectent notre rapport au monde, « car parler voudra dire trébucher, se moquer de soi, bondir ».

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France Burghelle Rey : la dialectique du désir

par Alain Duault

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France Burghelle-Rey a déjà derrière elle une œuvre conséquente publiée depuis une dizaine d’années au gré de revues et d’éditeurs de poésie – mais aussi via les réseaux sociaux, tant par son blog très fourni que par la publication régulière de poèmes sur facebook. Cette Petite anthologie est donc l’aboutissement d’un parcours d’écriture qui veut hausser la parole contre l’étouffement, contre la souffrance, toutes les souffrances qui bâillonnent. Pour déployer son lancinant discours, au bord du silence, France Burghelle Rey a choisi de travailler la forme du verset – mais un verset concentré, dense, âpre. Nous sommes à des années-lumière d’une poésie bucolique : face à ce pessimisme amer, même la Nature est un vertige mortifère : « il faut chanter l’été et puis après partir » ou « Je suis ce tremblement qui fait craquer les pierres » ou encore « je me souviens de ce jardin où j’appris à pleurer » ou même « je m’habille en feuilles mortes ». Lire la suite

Le jour et la nuit du poème

par Alain Duault

         C’est un livre qui se balance, un livre qui bat, comme un cœur, un livre qui fait d’abord alterner le jour et la nuit avant de faire alterner d’autres états, la présence, la nostalgie, le silence, l’absence, la mélancolie, la joie, dans une sorte de murmure comme celui des marées qui reviennent obstinément. L’ultime poème donne le la et tire la « morale », comme on disait autrefois : « Il y a donc des gardiens de lumière, des vigies postées aux carrefours des pages qui laissent portes ouvertes aux messagers du poème ». Tout ce beau livre de Monique W. Labidoire, Gardiens de lumière, énonce cela avec un rythme subtil, une musique qui s’insinue, creusant profondément dans ce lien qui nous constitue comme partie de ce « tout » que composent la nature, la mémoire, l’écriture.

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Tombeau pour Mandelstam

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par Alain Duault

Quel beau livre offre Vénus Khoury-Ghata avec Les derniers jours de Mandelstam : à partir d’un récit traversé d’éclats, de bribes de poèmes, déroulé comme une dramaturgie funèbre, elle nous introduit dans l’intimité du grand poète russe Ossip Mandelstam qui va mourir à quarante-sept ans dans un camp stalinien, un lieu de passage entre deux goulags, environné de mots encore pour respirer, pour survivre. Lire la suite

Le doux leurre d’aimer

  • Poéclats (Caprice avec des ruines) de Martine Morillon-Carreau (Editinter, 2015)

par Alain Duault

morillon     Etrange livre, qui montre et se cache, qui fait semblant de jouer alors qu’il est dans le dévoilement intime, mais qui avoue au détour de quelques vers : « Le jeu était / – vain jeu de glaces avec / l’air tremblé de l’été – / un rêve un vertige ». Tout est dit. Lire la suite

La géode et l’éclipse

« Visite ou Mensonge et confessions » de Manoel de Oliveira

par Jacques Sicard

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Œuvre à visée posthume en ce que destinée à être projetée après le décès de son auteur entré en vieillesse, La Visite, ou Mémoires et Confessions, nourrit un projet anthume par le mouvement à rebours imprimé à la confession, par la marmoréenne frontalité photographique qui en est le pendant physique (et atténue le caractère indigeste de son contenu mystico-nationaliste), par le « Je m’éclipse » qu’Oliveira profère, initiant la rétroversion finale au noir.

Le spectateur est ainsi convié à la vision d’outre-tombe d’un personnage enfui outre-limbe : dans tous les cas, ce dernier manque à sa place, comme le veut la formule consacrée. Place occupée ou filigranée par deux voix narratives, une féminine, une masculine. Voix visiteuses, d’oculaire origine, donc à tonalité plus pessoenne que durassienne, qui de leur balcon en paupière dépaysent ce qu’elles voient – le dépaysement : action qui exhaussant son image abandonne le modèle à la piètre aventure terrestre.

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L’œil est une géode qui s’emplit de couleur musculaire lorsque l’on en crève l’iris et que l’effraction qu’est en soi la lumière du jour ne pénètre plus. La mémoire des millions d’images intérieures qui sur sa coupole furent projetées après capture de leurs modèles extérieurs en constitue les fibres animées. Des figures disparues, comme dans une composition de Rothko, ne sont perçues que les variations de la pression sanguine intracrânienne d’un monstre, tantôt saut de chat de la danse classique, tantôt abîme qui hurle sans son et bée en cramoisi.

Cemetery of splendour

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Cemetery of splendour film de Apichatpong Weerasethakul

par Jacques Sicard

Dans les yeux d’Apichatpong Weerasethakul, l’homme-femme est un être spirituel. Rien d’autre. À l’intérieur de ses limites corporelles que réfléchissent les miroirs et que fixent les photographies comme autant de mensonges, rêves et cauchemars souverains se partagent un territoire d’âme non cartographié. Rêves et cauchemars de veille et de sommeil qui hors du temps s’étendent vite aux mesures d’un empire. Un fond d’indicible repos alimente l’énergie passionnelle nécessaire à leurs évanescentes formes épiques.

Tendu au-dessus de ce fond, un fil de funambule accueille les états intermédiaires ou neutres : contemplation, états seconds, sidération, etc. C’est, à l’heure brune, une silhouette immobile qui le regard dans le vague se ronge les ongles jusqu’au sang. Ou bien la stupeur d’un visage de femme que ventilent en un geste d’esclave les palmes essorées d’un jardin de mousson. Stupeur. Car ce royaume est vide ; en dehors des rizières, il n’y a rien. Que fantasmagories, trains fantômes, chansons de guetteur, mille et une nuits. Existence de géode pour quoi cimetière de la splendeur est trop dire. Et pourtant, bien dire.

 

Mario Benedetti, Le silence du souffle

par Jean-Charles Vegliante

Mario Benedetti

Mario Benedetti

 

Le livre de poèmes de Mario Benedetti, paru en 2013 chez Mondadori, Tersa morte, confirme la maîtrise et l’originalité de cette voix dans l’ensemble du monde littéraire italien. Une qualité rare de Benedetti est, dans le lyrisme comme dans la réflexion sur son propre arrière-pays poétique (Matériaux d’une identité, 2010), son refus du bavardage, sa discrétion : non pas solitaire mais toujours prête à la rencontre (ses textes sont parfois mis en musique), accueillante pour les plus jeunes, en un temps difficile où il vaut mieux multiplier les occasions de paraître et d’intervenir médiatiquement sur des sujets divers, bien en accord avec l’habileté éclectique de certains polygraphes de doxa pré- et post-berlusconienne (fort bien accueillis en France). À l’inverse le silence, la simplicité déroutante du vocabulaire, l’inclusion du parlé et des raccourcis méditatifs, quelquefois la légère inflexion régionale (voir plus bas la fin de « Qu’est-ce que je dois regarder… »), et la présence constante d’un(e) autre, d’un interlocuteur – ici la mère morte –, seraient des caractéristiques de cette écriture capable de concilier secret et plain chant, introspection et dialogue, que cet échange soit particulier ou grand ouvert aux courants contradictoires dont est traversé notre monde occidental. Y compris à l’oralité du slam et des messages électroniques, comme greffés sur la mémoire rémanente, forcément douloureuse, de la culture personnelle, intime, familiale et collective (le film d’Antonioni, Femmes entre elles dans le quatrième texte). Il y a surtout, dans cette voix retenue, parfois au bord du laconisme – comme dans son précédent recueil Peintures noires sur papier (présenté ici même en 2010) –, l’acceptation tranquille de la dimension d’un souci éthique, et surtout de son pendant du pathos, vu trop souvent comme grandiloquence alors qu’il peut, ici en tout cas, n’être qu’une simple manière d’activer la communication littéraire, à savoir, pour tous, la composante dialogique et “transitive” d’une poésie lyrique non sentimentale (Rimbaud aurait dit : non subjective), encore praticable dans la cité. Précieuse parcimonie, en ces époques d’incontinence.

Lire les poèmes de Mario Benedetti

Jacques Rivette, son et temps

Rivette

par Jacques Sicard

La voix du benshi, ce récitant du premier cinéma japonais qui légendait dans l’ombre les images muettes. Celles qui s’expriment en portugais non traduit et animent le mouvement brownien des images noires du Blanche Neige de João César Monteiro. Le phrasé égrotant, névrosé mais chéri, d’Archie Shepp au sax ténor dans Blasé. Sur le bout de la langue de Beckett, le fourmillement expirant du « mot de la fin ». La Quinta del Sordo, la chambre sourde de Goya, qui bat au rythme de quatre fois par éternité et qu’un noir figuré par lui-même, c’est-à-dire dont les figures paraissent s’auto-dévorer, peuple de son pas la scansion. Qu’ont donc en commun ces exemples ? Ce sont des sons devenus temps. Temps en tant que laps célibataires, détachés du train de nuit de la vie.

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Qu’on le décloue le crucifié et le rende à la vie oubliable des mille prophètes de son temps. Le nôtre, qu’il inspire, alors saisi d’un ample mouvement à rebours, rejoindra les limbes. Rien n’aura eu lieu. L’uchronie apaise la respiration, comme le fait un air coulis d’hiver à pies.

Le craquement du bois d’où les clous mystiques sont extraits ou l’antalgique sifflement du vent sous la porte. Encore de ces sons qui sont des secondes. Du temps sans aiguilles. De la durée non comptée. Grain de mauvaise volonté, refusant de choisir entre le sable contenu dans le sablier et le sable qui trame le verre du sablier.

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