Les élégies inverses d’Emmanuel Hocquard

par Jean-Michel Maulpoix

Né à Tanger en 1940, lecteur des objectivistes américains, familier de la pensée de Wittgenstein, Emmanuel Hocquard publie en 1987 aux éditions P.O.L un volume marquant, intitulé Les Élégies, dont l’écriture a couru sur vingt ans. Le titre est apparemment paradoxal, puisque ce volume s’écarte délibérément de tout pathos subjectif pour s’en tenir à une espèce de registre objectif. En effet, il ne s’agit pas pour Hocquard « d’éclairer le lecteur sur un passé individuel mais, au contraire, de le faire assister à un arrachement du biographique, c’est-à-dire du culturel, et de ce qui nourrit, au départ, toute écriture lyrique : le narcissisme, les états d’âme, la douleur, l’amour, les souvenirs, les soupirs et les regrets. »

Emmanuel Hocquard parle volontiers à ce propos d’élégie inverse, littérale et non plus lyrique : au lieu de ruminer le passé, l’écrivain travaille à le reconstituer fragmentairement à partir d’indices semblables aux morceaux de poteries brisées que l’on peut trouver lors de fouilles archéologiques, non loin des rivages de la Méditerranée Le lecteur se trouve associé à ce jeu de (re)construction formelle qui prend un aspect ludique. L’attention grammaticale au langage, à ses tournures est alors le vecteur essentiel : Lire la suite

Mario Benedetti, Le silence du souffle

par Jean-Charles Vegliante

Mario Benedetti

Mario Benedetti

 

Le livre de poèmes de Mario Benedetti, paru en 2013 chez Mondadori, Tersa morte, confirme la maîtrise et l’originalité de cette voix dans l’ensemble du monde littéraire italien. Une qualité rare de Benedetti est, dans le lyrisme comme dans la réflexion sur son propre arrière-pays poétique (Matériaux d’une identité, 2010), son refus du bavardage, sa discrétion : non pas solitaire mais toujours prête à la rencontre (ses textes sont parfois mis en musique), accueillante pour les plus jeunes, en un temps difficile où il vaut mieux multiplier les occasions de paraître et d’intervenir médiatiquement sur des sujets divers, bien en accord avec l’habileté éclectique de certains polygraphes de doxa pré- et post-berlusconienne (fort bien accueillis en France). À l’inverse le silence, la simplicité déroutante du vocabulaire, l’inclusion du parlé et des raccourcis méditatifs, quelquefois la légère inflexion régionale (voir plus bas la fin de « Qu’est-ce que je dois regarder… »), et la présence constante d’un(e) autre, d’un interlocuteur – ici la mère morte –, seraient des caractéristiques de cette écriture capable de concilier secret et plain chant, introspection et dialogue, que cet échange soit particulier ou grand ouvert aux courants contradictoires dont est traversé notre monde occidental. Y compris à l’oralité du slam et des messages électroniques, comme greffés sur la mémoire rémanente, forcément douloureuse, de la culture personnelle, intime, familiale et collective (le film d’Antonioni, Femmes entre elles dans le quatrième texte). Il y a surtout, dans cette voix retenue, parfois au bord du laconisme – comme dans son précédent recueil Peintures noires sur papier (présenté ici même en 2010) –, l’acceptation tranquille de la dimension d’un souci éthique, et surtout de son pendant du pathos, vu trop souvent comme grandiloquence alors qu’il peut, ici en tout cas, n’être qu’une simple manière d’activer la communication littéraire, à savoir, pour tous, la composante dialogique et “transitive” d’une poésie lyrique non sentimentale (Rimbaud aurait dit : non subjective), encore praticable dans la cité. Précieuse parcimonie, en ces époques d’incontinence.

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