Barlumi

Giulio Burresi est né à Sienne (Italie) en 1988. Il a commencé à écrire dès l’adolescence (une des nouvelles qu’il a écrites alors a reçu un prix au concours “Dentro le parole”, organisé par la maison d’édition Zanichelli). Il a étudié l’histoire de l’art à l’École Normale Supérieure de Pise et à Sienne. Ses trois centres d’intérêt sont l’art de la Renaissance, la littérature italienne du XXe siècle (Montale, Ginzburg) et… le cinéma de François Truffaut.
Barlumi est le premier recueil de Giulio Burresi. Composées presque d’un seul jet, en une semaine, à l’âge de seize ans, ces courtes poésies sans prétention naissent de la recherche d’un dialogue et d’une harmonie avec le réel – recherche vaine et illusoire qui ne fait parfois qu’accroître le sentiment de solitude tout en dévoilant sa richesse.

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Bleue et je te veux bleue…

par Jean-Michel Maulpoix

Poussez la porte de ce livre, le premier d’un jeune auteur, entrez ! Cela ne manquera pas, dès les premières phrases, vous serez saisi par la netteté de l’écriture : comme un habit coupé avec soin, la langue tombe bien, ses plis sont justes!
Une succession de courts chapitres met en place avec une grande liberté les éléments d’un récit minimal. Penché sur sa propre mémoire, un jeune homme qui ne trouve pas sa place dans l’amour simple, l’amour de la vie à deux, se faufile sur les traces d’une jeune femme mystérieuse, presque une étoile filante : « la petite gitane ». 
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« A l’équilibre » de Judith Chavanne

Judith Chavanne, A l’équilibre, éditions le bois d’Orion, 2017

par Jean-Marc Sourdillon

On retrouve avec ce nouveau livre de Judith Chavanne, l’univers familier de ses poèmes : des enfants aux fenêtres, des fleurs, des oiseaux, l’espace abrité de son jardin, le silence de la neige qui tombe ou ces quelques gestes qui paraissent parfois se suspendre. Motifs inlassablement repris mais jamais lassant, sans cesse changeant, redisposés autrement et révélant, sans jamais les nommer ces imperceptibles mouvements de la vie intérieure.  Continuer la lecture

« Proxima Centauri » de Mathieu Hilfiger

Proxima Centauri, Mathieu Hilfiger, éditions « Le Ballet royal », 2018.

par Jean-Marc Sourdillon

Proxima Centauri est le nom de l’étoile la plus proche de la terre après le soleil. Proximité très relative puisque qu’elle se trouve à environ quatre années lumière. C’est aussi le titre d’une courte pièce de théâtre de Mathieu Hilfiger, une sorte de dialogue stellaire parue récemment aux éditions « Le Ballet royal ».  Trois personnages, un ingénieur, un médecin et un technicien, dérivent  au milieu de l’espace à bord d’une station spatiale dont ils ont la responsabilité. Ils commentent dans d’étranges dialogues poétiques la situation dans laquelle ils se trouvent : le monde d’où ils viennent est en guerre et menace d’exploser, l’engin qu’ils habitent est sur le point de s’effondrer et la lentille de la lunette qui leur permettrait de se repérer est fendue et impossible à réparer. Leur seul repère est l’étoile Proxima Centauri dont ils se rapprochent dangereusement alors qu’elle entre en fusion.  Michèle Finck dans une remarquable préface a montré comment cette pièce constituait une sorte de chant polyphonique du désir d’origine. On pourrait ajouter qu’avec ce chant, Mathieu Hilfiger a trouvé une forme originale pour dire ce qu’il y a sans doute de plus important et de plus difficile à dire aujourd’hui : l’espérance, ou le désir espérant. Il faut pour  y parvenir, se désorbiter, traverser la triple couche des discours nostalgiques, pessimistes et nihilistes qui dominent encore la pensée contemporaine (c’est à quoi sert précisément le comique ou l’humour de ce texte : à mettre ces discours à distance tout en  les prenant en compte pour éviter de verser dans la naïveté ou un trop facile lyrisme). On peut alors, une fois franchi ce qu’on doit aux pensées de l’époque,  renverser d ‘un coup,  au terme du dialogue, la proposition initiale formulée par le docteur : « c’est la fin depuis le début, ainsi le veut la création » (la formule de toutes les mélancolies). Dans l’espace où il n’y a ni haut ni bas, on devient libre de prononcer la formule contraire : « c’est le début depuis la fin, ainsi le veut la création littéraire » (la formule de toutes les espérances).

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Toucher terre, Cécile Holdban, éditions Arfuyen, septembre 2018. 14 euros.

 par Jean-Marc Sourdillon

Toucher terre, le dernier  recueil de poèmes de Cécile Holdban,  semble   un peu plus construit que les précédents (autrement dit, plutôt livre que recueil), obéissant tout entier au mouvement d’une quête. On y cherche une issue dans un labyrinthe : labyrinthe de soi,  de l’hiver sans lumière, des circonstances en forme de piège, de l’absence d’événements,  des détours, des lacets que fait la vie en se retournant  sur elle-même comme l’insomniaque dans son lit, de l’affolement intérieur et du sentiment d’être coincé en soi sans pouvoir s’en extraire…   Continuer la lecture

Ma vie urbaine

Comment j’ai contribué au trafic d’armes entre la France et les Émirats  (Ma vie urbaine)

par Anne Coudreuse

Anne Coudreuse a écrit cette nouvelle au début du second millénaire, une dizaine d’années après les faits qui l’ont inspirée. La difficulté d’exister à l’œuvre dans ce texte de jeunesse n’a sans doute pas d’âge, même si elle est bien évidemment marquée par l’époque et la rumeur du temps.

Le premier jour, je suis arrivée en retard. C’était au printemps, l’air était doux.

Au printemps précédent, j’avais passé l’agrégation de lettres et quitté l’internat. Je m’étais installée dans un studio du 19e arrondissement et j’avais commencé un DEA sur le Journal de Michel Leiris. Caroline, avec qui je sortais depuis un an, disait que ça me donnait l’air heureux de lire Leiris. J’avais 24 ans, quelque chose comme ça, la vie devant moi. C’était en 1993. Depuis un an, j’essayais de ne pas laisser Caroline rompre avec moi, depuis la première nuit en fait. Tous les signaux d’alerte clignotaient, j’allais y laisser ma peau si je persistais, mais je m’entêtais à croire qu’elle était la femme de ma vie et que nous allions vivre ensemble, alors que c’était impossible : ses parents lui avaient acheté un studio quatre étages au-dessus de leur appartement, et notre liaison était condamnée à la clandestinité. Bientôt nous n’entrerions plus dans l’immeuble que par le parking. Je portais tout le poids de la faute et de la transgression. De son côté, disait-elle, elle voulait juste me rendre service, sans vraiment me désirer. Les insultes, c’était bon pour moi. A l’internat quand j’étais en première année, les étudiants se moquaient de moi en m’appelant Albertine, parce qu’ils avaient lu Proust : en m’insultant, ils restaient de bons petits normaliens contents d’eux, sûrs de leur culture et de leurs privilèges. Des années après, la mère de Caroline lui demanderait : « Est-ce que tu es gouine avec Anne ? » Il faut dire qu’elle n’était pas normalienne, juste professeur d’histoire romaine. Tout le vernis craquait : les humanités, les belles-lettres, le berceau de la civilisation occidentale ne pouvaient rien contre la haine de ce qui est différent.

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Lire Giovanni Pascoli

Giovanni Pascoli. L’impensé la poésie. Choix de poèmes (1890-1911), procuré, présenté et traduit par Jean-Charles Vegliante, Mimésis éditions, 2018, 124 pages.

 

par Yannick Gouchan

Jean-Charles Vegliante, à qui l’on doit, depuis près de quatre décennies, le passage en France et en langue française de nombreux poètes italiens (dont une version intégrale et admirable de la Comédie de Dante, chez Poésie/Gallimard), propose un volume qui tient à la fois de l’essai et de l’anthologie. Il nous présente un des auteurs essentiels pour saisir la modernité poétique en Italie.

Giovanni Pascoli (1855-1912) est véritablement un poète de l’inquiétude (on parle de « […] la terreur de cet être simple », p. 12), obsédé par les disparus et dont le volume de Jean-Charles Vegliante confirme l’appartenance au symbolisme et plus largement à la grande littérature, car Pascoli tient, en Italie, une place comparable à celle d’un Hugo ou d’un Mallarmé en France. Les premières traductions pascoliennes de Jean-Charles Vegliante et de son équipe, le centre de recherche CIRCE, nourrissaient déjà l’espoir de le démontrer par la translation entre les langues (voir quelques poèmes pascoliens intitulés Myricæ, arbustes, dans Po&sie, n. 95, 2001).  

Pascoli est donc un protagoniste péninsulaire majeur de la période “entre-deux sièclesˮ, et sa réception de ce côté-ci des Alpes, depuis sa disparition en 1912, relève de la pure méconnaissance, si ce n’est de l’oubli, mis à part des travaux universitaires et quelques traductions partielles. Un oubli contradictoire compte tenu de la relative célébrité dont il jouissait, de son vivant, dans les milieux néo-latinistes européens. Continuer la lecture

Mesure au vide

 

« Mesure au vide », poème de Maud Thiria, accompagné d’encres de Jérôme Vinçon, édition Aencrages & Co.

« Tu reconnais l’espace de la page / au silence ». Sur ces mots s’ouvre « Mesure au vide », poème de Maud Thiria accompagné d’encres de jérôme Vinçon, publié par les éditions Aencrages & Co.

C’est d’une avancée attentive et précautionneuse que nous suivons les pas de page en page, dans ce silence que les signes explorent « comme on recouvre un nouveau-né de drap », « comme on signe un corps défunt mis en terre » : le lent tracé du langage, les gestes de ses « mots aux mains multiples », à la recherche d’une présence vive quoique mesurée au vide même qu’ils affrontent.

Dans ce premier livre, Maud Thiria se tient face au paradoxe de l’écriture qui fait que les mots semblent se tendre comme des mains, en direction d’un corps, désireux de présence, mais qu’ils ne livrent jamais rien de réel, hormis leur propre tracé. Continuer la lecture

Une mystique des larmes

Didier Ayres, ‘Années’ – Une mystique des larmes,

Paris, Lavoir Saint Martin, 2017

par Jean-Charles Vegliante

 

“Il te faudra tenir un autre voyage,

– me répondit-il, voyant que je pleurais –,

si tu veux t’enfuir de ce lieu sauvage”

Dante Alighieri, La Comédie, Enfer I, 91-93

 

Ce petit livre de proses en forme de journal est passionnant parce qu’il est en quelque sorte la relation (victorieuse) d’un échec. Échec à dire une expérience de vie intérieure, de l’ordre du mysticisme si l’on veut, et échec à se sortir seul – sortir littéralement, dans la vie qui se dit réelle – d’une introspection touchant aux ressorts celés (et précisément inconscients) de cette expérience. À la suite, peut-on inférer, d’un grave deuil. L’auteur, affirmant d’emblée sa souffrance, surgie en lui comme « presque une larme », mais au plus près « Non, pas presque, mais UNE larme. Une pensée tournée vers elle-même comme un secret. C’est-à-dire, comme si j’étais dépassé par une pensée » (p. 10), tente par le moyen de l’écriture – mais aussi, confie-t-il à un détour de phrase, du théâtre – de faire la lumière dans ce qui dépasse la pensée. D’emblée, car le diariste de soi-même est terriblement intelligent, devinant que cela (ou plus finement ça) ne peut se faire… encore que la poésie, et c’est d’elle qu’il s’agit, parvienne parfois outre ce qui est disable. Contrairement à la mystique, laquelle doit s’arrêter strictement devant l’indicible. Continuer la lecture

L’orchestre du lyrisme

« Ce léger rien des choses qui ont fui » d’Alain Duault (Gallimard)

par Jean-Michel Maulpoix

Comme pour apporter à son titre un démenti cinglant, Ce léger rien des choses qui ont fui confirme avec éclat cette évidence : la parole lyrique monte en puissance à proportion de la quantité d’ombre projetée par la mort sur nos attachements les plus vifs, au premier rang desquels vient se dresser l’Amour.

Car ce sont bien là les deux forces antagonistes qui font de part en part chanter l’écriture de ce nouveau livre d’Alain Duault, telles deux formes de l’affolement : angoisse et désir, terreur et plaisir, comme ténèbres et lumière…

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