« Sauve et Protège » d’Alexandre Sokourov

par Jacques Sicard

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Son cercueil sera taillé dans le tronc d’un chêne, puis glissé dans un second confectionné avec du bois d’acajou, le tout scellé dans un sarcophage d’acier – son cercueil ne saurait avoir une échelle commune. Les mouches non plus. Les mouches, derrière la vitre, plus grandes que les enfants qui jouent dans la rue. Plus sonore leur bourdonnement vert auquel se mêlent le duvet échappé des oreillers. Tous les bruits semblent en naître : les petits traits passionnels ou paniques, la désynchronisation des voix et des lèvres ; le ahan ravalé des étreintes laides.

L’anamorphose comme règle de l’être. L’anamorphose, visage du rêve. Cette dissemblance à soi qui fait habiter la nausée d’un incessant roulis, ce sont les traits du songe, de l’idéal.

« Ce qui meurt n’est pas identique à ce qui est tué ». Paraphrase d’André Breton qui nous vaut une double mort : celle d’Emma Bovary qui ne rêve pas et celle d’Emma Bovary qui rêve. Sous la dalle close où crépite la terre fossoyée, cortège en allé, les deux femmes se rejoignent enfin, l’une appuie son visage contre l’épaule de l’autre qui marmonne, psalmodie – que sait-on ? Terrible le masque cadavéreux que Sokourov, au tout dernier plan, imprime sur le visage d’Emma. La certitude à ce moment-là que l’art ne sauve ni ne protège. Et celle d’un malheur idiot : si l’on a trahi un serment, les chevaux nous suivent quand même.