Jacques Rivette, son et temps

Rivette

par Jacques Sicard

La voix du benshi, ce récitant du premier cinéma japonais qui légendait dans l’ombre les images muettes. Celles qui s’expriment en portugais non traduit et animent le mouvement brownien des images noires du Blanche Neige de João César Monteiro. Le phrasé égrotant, névrosé mais chéri, d’Archie Shepp au sax ténor dans Blasé. Sur le bout de la langue de Beckett, le fourmillement expirant du « mot de la fin ». La Quinta del Sordo, la chambre sourde de Goya, qui bat au rythme de quatre fois par éternité et qu’un noir figuré par lui-même, c’est-à-dire dont les figures paraissent s’auto-dévorer, peuple de son pas la scansion. Qu’ont donc en commun ces exemples ? Ce sont des sons devenus temps. Temps en tant que laps célibataires, détachés du train de nuit de la vie.

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Qu’on le décloue le crucifié et le rende à la vie oubliable des mille prophètes de son temps. Le nôtre, qu’il inspire, alors saisi d’un ample mouvement à rebours, rejoindra les limbes. Rien n’aura eu lieu. L’uchronie apaise la respiration, comme le fait un air coulis d’hiver à pies.

Le craquement du bois d’où les clous mystiques sont extraits ou l’antalgique sifflement du vent sous la porte. Encore de ces sons qui sont des secondes. Du temps sans aiguilles. De la durée non comptée. Grain de mauvaise volonté, refusant de choisir entre le sable contenu dans le sablier et le sable qui trame le verre du sablier.

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« Sauve et Protège » d’Alexandre Sokourov

par Jacques Sicard

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Son cercueil sera taillé dans le tronc d’un chêne, puis glissé dans un second confectionné avec du bois d’acajou, le tout scellé dans un sarcophage d’acier – son cercueil ne saurait avoir une échelle commune. Les mouches non plus. Les mouches, derrière la vitre, plus grandes que les enfants qui jouent dans la rue. Plus sonore leur bourdonnement vert auquel se mêlent le duvet échappé des oreillers. Tous les bruits semblent en naître : les petits traits passionnels ou paniques, la désynchronisation des voix et des lèvres ; le ahan ravalé des étreintes laides.

L’anamorphose comme règle de l’être. L’anamorphose, visage du rêve. Cette dissemblance à soi qui fait habiter la nausée d’un incessant roulis, ce sont les traits du songe, de l’idéal.

« Ce qui meurt n’est pas identique à ce qui est tué ». Paraphrase d’André Breton qui nous vaut une double mort : celle d’Emma Bovary qui ne rêve pas et celle d’Emma Bovary qui rêve. Sous la dalle close où crépite la terre fossoyée, cortège en allé, les deux femmes se rejoignent enfin, l’une appuie son visage contre l’épaule de l’autre qui marmonne, psalmodie – que sait-on ? Terrible le masque cadavéreux que Sokourov, au tout dernier plan, imprime sur le visage d’Emma. La certitude à ce moment-là que l’art ne sauve ni ne protège. Et celle d’un malheur idiot : si l’on a trahi un serment, les chevaux nous suivent quand même.