Connaissance par les larmes

par Jean-Michel Maulpoix

Connaissance par les larmes : sous ce beau titre, Michèle Finck nous donne aux éditions Arfuyen un livre important qui explore « la voie lactée des larmes » telle qu’elle coïncide avec la part sensible de l’écriture poétique. Musique, peinture, cinéma, architecture : les arts et les mythes, autant que les émotions vécues, entrent tour à tour en résonance avec cette conscience sensible de la langue que l’on appelle poésie et qui cherche, interroge, se souvient, espère et souffre… Les œuvres ainsi font corps avec la vie, sa souffrance, son désir du large, son écoute silencieuse de la neige, son appel à autrui : cette quantité fébrile d’attente à tout jamais insatisfaite que nous pouvons appeler « soif », souvent pareille à une page blanche, où vient s’écrire la partition même de notre existence. Pour le dire autrement : Connaissance par les larmes est un livre-bilan qui rassemble et qui organise les morceaux d’un savoir poétique venu fragmentairement, au plus près de ce que notre vie dispense d’émotions et construit de pensées dans la douleur même de se connaître périssable.

Rares sont les livres de poèmes de cette espèce, qui peuvent se lire comme des investigations critiques autant que comme des recueils de pièces lyriques, par l’insistance avec laquelle, de page en page, ils poursuivent obstinément un même motif, en procédant par variations, tantôt en vers, tantôt en prose, d’une écriture à la fois lucide et somnambule, comme titubante de douleur contenue, modulée, traversée de visages nombreux, d’évocations, de portraits rapides, de citations… C’est là comme une étude lyrique des larmes, un chant critique de la beauté et de la douleur humaine tenue, retenue, silencieuse, convertie dans la langue du poème en coulées limpides. Lire la suite

L’orchestre du lyrisme

« Ce léger rien des choses qui ont fui » d’Alain Duault (Gallimard)

par Jean-Michel Maulpoix

Comme pour apporter à son titre un démenti cinglant, Ce léger rien des choses qui ont fui confirme avec éclat cette évidence : la parole lyrique monte en puissance à proportion de la quantité d’ombre projetée par la mort sur nos attachements les plus vifs, au premier rang desquels vient se dresser l’Amour.

Car ce sont bien là les deux forces antagonistes qui font de part en part chanter l’écriture de ce nouveau livre d’Alain Duault, telles deux formes de l’affolement : angoisse et désir, terreur et plaisir, comme ténèbres et lumière…

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Devenir pierre

Sortir de Benoît Conort, Champ vallon, 2017.

par Jean-Michel Maulpoix

Voici que la nuit descend : sur le poème, sur la mémoire, sur tout ce qu’il reste de vie… Elle descend comme l’obscurité noie peu à peu le jardin, ou elle remonte des mots et de leur vieille charge de sens, comme d’une enfance à présent lointaine mais dont les anciennes douleurs connaissent un regain de rigueur.

L’ombre gagne : elle s’étend et dévore, de sorte que le poème paraît ne plus pouvoir grand chose, si ce n’est consigner les marques et les moments de cet obscurcissement. Qui a lu Main de nuit (1998) et Écrire dans le noir (2006) éprouve le sentiment que dans ce nouveau livre de Benoît Conort un pas de plus est franchi vers l’inconsolable : le désastre s’étend, l’air manque, l’asphyxie menace. Le poète mord « l’éponge de vinaigre », tandis que remuent au dehors les ombres d’une histoire sanglante.

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Le bruit de la langue

Le bruit de la langue, de Gilles Mentré, par Jean-Michel Maulpoix.

Un après-midi au zoo où les autruches côtoient les singes, un tableau accroché au mur, un bruit qui insiste dans le silence, un roi jaloux de la lumière, un voyageur qui traverse la campagne en fredonnant…, Le bruit de la langue de Gilles Mentré assemble proses et vers dans une suite de libres variations dont l’objet demeure improbable. Voici un livre qui entraîne son lecteur dans la singulière partie de cache-cache que la langue engage avec elle-même et avec le monde, dans l’écriture poétique. Choisissant d’évoquer à bâtons rompus des situations ou des souvenirs détachés les uns des autres, mais qu’il prend soin d’agencer avec méticulosité, Gilles Mentré dispose sous nos yeux des signifiants précis aux signifiés incertains. Il aiguise et trouble délibérément notre perception. Les mots dérangent l’assise des choses et font éprouver ces légers déséquilibres qui affectent notre rapport au monde, « car parler voudra dire trébucher, se moquer de soi, bondir ».

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France Burghelle Rey : la dialectique du désir

par Alain Duault

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France Burghelle-Rey a déjà derrière elle une œuvre conséquente publiée depuis une dizaine d’années au gré de revues et d’éditeurs de poésie – mais aussi via les réseaux sociaux, tant par son blog très fourni que par la publication régulière de poèmes sur facebook. Cette Petite anthologie est donc l’aboutissement d’un parcours d’écriture qui veut hausser la parole contre l’étouffement, contre la souffrance, toutes les souffrances qui bâillonnent. Pour déployer son lancinant discours, au bord du silence, France Burghelle Rey a choisi de travailler la forme du verset – mais un verset concentré, dense, âpre. Nous sommes à des années-lumière d’une poésie bucolique : face à ce pessimisme amer, même la Nature est un vertige mortifère : « il faut chanter l’été et puis après partir » ou « Je suis ce tremblement qui fait craquer les pierres » ou encore « je me souviens de ce jardin où j’appris à pleurer » ou même « je m’habille en feuilles mortes ». Lire la suite