Jacques Rivette, son et temps

Rivette

par Jacques Sicard

La voix du benshi, ce récitant du premier cinéma japonais qui légendait dans l’ombre les images muettes. Celles qui s’expriment en portugais non traduit et animent le mouvement brownien des images noires du Blanche Neige de João César Monteiro. Le phrasé égrotant, névrosé mais chéri, d’Archie Shepp au sax ténor dans Blasé. Sur le bout de la langue de Beckett, le fourmillement expirant du « mot de la fin ». La Quinta del Sordo, la chambre sourde de Goya, qui bat au rythme de quatre fois par éternité et qu’un noir figuré par lui-même, c’est-à-dire dont les figures paraissent s’auto-dévorer, peuple de son pas la scansion. Qu’ont donc en commun ces exemples ? Ce sont des sons devenus temps. Temps en tant que laps célibataires, détachés du train de nuit de la vie.

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Qu’on le décloue le crucifié et le rende à la vie oubliable des mille prophètes de son temps. Le nôtre, qu’il inspire, alors saisi d’un ample mouvement à rebours, rejoindra les limbes. Rien n’aura eu lieu. L’uchronie apaise la respiration, comme le fait un air coulis d’hiver à pies.

Le craquement du bois d’où les clous mystiques sont extraits ou l’antalgique sifflement du vent sous la porte. Encore de ces sons qui sont des secondes. Du temps sans aiguilles. De la durée non comptée. Grain de mauvaise volonté, refusant de choisir entre le sable contenu dans le sablier et le sable qui trame le verre du sablier.

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