Jacques Rivette, son et temps

Rivette

par Jacques Sicard

La voix du benshi, ce récitant du premier cinéma japonais qui légendait dans l’ombre les images muettes. Celles qui s’expriment en portugais non traduit et animent le mouvement brownien des images noires du Blanche Neige de João César Monteiro. Le phrasé égrotant, névrosé mais chéri, d’Archie Shepp au sax ténor dans Blasé. Sur le bout de la langue de Beckett, le fourmillement expirant du « mot de la fin ». La Quinta del Sordo, la chambre sourde de Goya, qui bat au rythme de quatre fois par éternité et qu’un noir figuré par lui-même, c’est-à-dire dont les figures paraissent s’auto-dévorer, peuple de son pas la scansion. Qu’ont donc en commun ces exemples ? Ce sont des sons devenus temps. Temps en tant que laps célibataires, détachés du train de nuit de la vie.

***

Qu’on le décloue le crucifié et le rende à la vie oubliable des mille prophètes de son temps. Le nôtre, qu’il inspire, alors saisi d’un ample mouvement à rebours, rejoindra les limbes. Rien n’aura eu lieu. L’uchronie apaise la respiration, comme le fait un air coulis d’hiver à pies.

Le craquement du bois d’où les clous mystiques sont extraits ou l’antalgique sifflement du vent sous la porte. Encore de ces sons qui sont des secondes. Du temps sans aiguilles. De la durée non comptée. Grain de mauvaise volonté, refusant de choisir entre le sable contenu dans le sablier et le sable qui trame le verre du sablier.

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Amarres (extraits)

par Marina Skalova

Le Nouveau recueil

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Marina Skalova est responsable de la rédaction francophone de la revue suisse Viceversa Littérature, traductrice littéraire de l´allemand et du russe, et auteure. Après Amarres, un premier texte en prose, elle termine actuellement un recueil de poésie, en français et en allemand, dont des extraits sont parus dans l´anthologie germanophone Lyrik von Jetzt 3. Certains de ces textes ont été publiés dans les revues Remue.net, Libr. Critique, Ce qui reste, Créatures, Méninges, Recours au poème et Le capital des mots.

Macbeth de Orson Welles

 Macbeth de Orson Welles

par Jacques Sicard

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I

L’hendécasyllabe, par le défaut de l’alexandrine syllabe miroir qui referme le monde sur lui-même et en signe la perfection, appelle à la place laissée vide la hantise du doppelgänger, présage de mort. La plus ou moins grande infirmité de boiterie qu’entraîne l’usage de l’imparité rythmique tire de la nuit les monstres affines avec sa respiration soufflée. La très grande liberté dans la répartition des accents de l’hendécasyllabe shakespearien y ajoute le sang, le sang en marée. S’il est une imagerie shakespearienne, la douceur lénifiante généralement associée à l’image se trouve aussitôt brouillée par le bain de sang qui fertilise le vers et lui donne ce goût de fer par quoi entre tous il est reconnaissable. Poésie qui ne représente ni ne fait entendre, sinon comme piège. Poésie à boire, à la gorge même, pour peu que canines adéquates.

Ce goût de fer sur les lèvres des paupières, quel spectateur ne l’éprouve à la vision du Macbeth d’Orson Welles – film qui par suite lui semble construit sur une base signifiante de onze plans ou segments, où le sens glisse sans jamais parvenir à trouver prise, puis disparaît au terme de l’hendécasegmentation dans une plainte de chien ?

 

II

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Où en est la nuit ? Elle écrit. L’écriture ne fait pas peindre, parce qu’elle parle et que cela suffit à couper tous les ponts, brûler tous les vaisseaux, desservir toutes les tables, ébarber tous les pinceaux. Pas besoin du Verbe des religions du Livre pour le savoir. Pourrait même être avancé qu’en dépit ou à cause de son énigmatique splendeur, il fut et demeure un essai de domestication de la langue écrite. Où en est la nuit ? Elle chante, le matin, en descendant les marches ; en haine de l’union sacrée, elle arrache les drapeaux nationaux qui pendent aux fenêtres comme l’araignée à la rosée ; après elle, les murs de la ville se fondent dans les nues surfaces antonioniennes, accueillantes seulement aux phrases du regard. Où en est la nuit ? Entre lune et hulotte, elle conte le langage avili : Catholicisme anarchiste – n’est-il pas croquignolet l’oxymore ? De toutes, la figure de rhétorique qui se prête le mieux à l’idée qu’on se fait de l’auberge espagnole. Cracherait-on sur ses sœurs académiques, celle-là est d’un usage inusable. Rien d’étonnant à ce qu’elle serve aux bonimencenseurs de girouettes, littéraires ou non. Où en est la nuit, Macbeth ? « J’ai beau la maçonner avec du sang, elle n’a air de muraille que par vers. Lui seul en obscurcit le grain de temps, que s’y adossent les amants de l’envers. » Tout ce qui s’écrit renforce le mur. Lacan qui énonce cela y va toujours de main morte : main d’écrivain, deux mains gauches, mains dans les poches, capitaine Crochet.

« Sauve et Protège » d’Alexandre Sokourov

par Jacques Sicard

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Son cercueil sera taillé dans le tronc d’un chêne, puis glissé dans un second confectionné avec du bois d’acajou, le tout scellé dans un sarcophage d’acier – son cercueil ne saurait avoir une échelle commune. Les mouches non plus. Les mouches, derrière la vitre, plus grandes que les enfants qui jouent dans la rue. Plus sonore leur bourdonnement vert auquel se mêlent le duvet échappé des oreillers. Tous les bruits semblent en naître : les petits traits passionnels ou paniques, la désynchronisation des voix et des lèvres ; le ahan ravalé des étreintes laides.

L’anamorphose comme règle de l’être. L’anamorphose, visage du rêve. Cette dissemblance à soi qui fait habiter la nausée d’un incessant roulis, ce sont les traits du songe, de l’idéal.

« Ce qui meurt n’est pas identique à ce qui est tué ». Paraphrase d’André Breton qui nous vaut une double mort : celle d’Emma Bovary qui ne rêve pas et celle d’Emma Bovary qui rêve. Sous la dalle close où crépite la terre fossoyée, cortège en allé, les deux femmes se rejoignent enfin, l’une appuie son visage contre l’épaule de l’autre qui marmonne, psalmodie – que sait-on ? Terrible le masque cadavéreux que Sokourov, au tout dernier plan, imprime sur le visage d’Emma. La certitude à ce moment-là que l’art ne sauve ni ne protège. Et celle d’un malheur idiot : si l’on a trahi un serment, les chevaux nous suivent quand même.